Quebec Studies

Mémoire: hologramme du désir

Quebec Studies (2001), 31, (1), 8–11.

Abstract

8 Mémoire: hologramme du désir Par Nicole Brassard Il y a des mots qui reviennent. Il y a des mots qui reviennent toujours nous chercher là même où nous croyions les chercher. Il y a des mots qui sont comme de grands fleuves qui traversent notre cortex, qui irriguent tout notre être. Il y a des mots qui sont incontournables. Ecrire je suis une femme est plein de conséquences. Pourquoi la mémoire revient-elle si souvent nous chercher, quelle est donc cette loi du retour qui nous impose tant de recommencements, de détours, de courbes à l'horizon de nos pensées? Quelle est donc cette chose qui nous habite et nous hante comme un témoignage répété de ce que nous fûmes un jour, une nuit, pendant des années? Quelle est cette créature qui tantôt hypertrophie nos vies, tantôt les oriente et prend tout son sens le jour où nous nous adonnons enfin à la parole, au récit, à cette narration de voix vive qui permet de dompter la créature elle même? Comme si soudain la créature portait en elle la source de nos peurs, de nos passions et de notre créativité. Oui, je suis bien tentée d'appeler la mémoire une créature, une créature de vertige, multiple et changeante qui s'avance dans nos vies et dont nous ne parvenons pas à reconstituer la forme entière, dont nous ne pouvons pas entamer la forme mouvante. La créature a pris forme dans un corps de femme et cela n'est pas sans conséquence car elle doit désormais s'attendre à tout. Tout peut arriver à un corps de petite fille et de femme. Aucun anonymat, aucune neutralité ne le protège. Ce corps est vivant, vivace comme la beauté du monde. Quel que soit le vêtement, le costume, ce corps ne passe pas inaperçu. Ce corps est marqué. Il sera la cible d'une intimidation répétée. Aussi peut-on penser que toute mémoire de femme travaille à reconstituer les creux de l'enfance, les fragments d'oubli, traverse des abîmes de nostalgie, se perd dans l'engrenage de la détresse, du désir et de la révolte. La mémoire est un théâtre du corps, théâtre premier de la représentation. Même scène, même décor, mêmes personnages, ça recommence inlassablement tant qu'il n'y a pas de narration. Sans récit intérieur, sans éclairage narratif, sans son texte, la mémoire est une mangeuse de destin. Elle vous bouffe une vie comme un petit rien dans le temps. Toutes celles qui ont mis des années avant de pouvoir écrire, le savent très bien. Toutes celles qui ont vu l'énormité de la créature se sont senties effrayées. Il n'y a pas de fuite devant la mémoire car c'est le corps tout entier qu'elle habite. Et lorsque l'on dit que l'écriture c'est du corps, c'est exactement ce dont on parle. L'écriture c'est du corps qui s'en va, mais c'est aussi du corps qui vient car lorsque le corps de mémoire rencontre le corps désirant, il est permis de croire que la mémoire travaille alors à sa légende. J'entends ici le mot légende dans le double sens: 1) d'un texte qui accompagne une image, 2) d'un récit qui a son fondement dans des faits réels mais que le temps et l'histoire ont transformés. Le mot légende vient du mot latin legere qui signifie lire, c'est ce qui doit être lu. Or, si l'on convient qu'une mémoire de femme est une mémoire inscrite dans un corps marqué, si l'on convient que cette mémoire est étroitement liée à une série d'intimidations et de contraintes répétées dans le temps patriar- Québec Studies, Volume 31, Spring/Summer 2001

Access Token
£25.00
If you have private access to this content, please log in with your username and password here

Details

Author details

Brossard, Nicole