Francosphères

Revenir pour revoir

Extracts from Pièces détachées by Colette Fellous and This Tilting World by Sophie Lewis

Francosphères (2020), 9, (2), 227–229.

Abstract

Revenir pour revoir

Extracts from Pièces détachées by Colette Fellous and This Tilting World by Sophie Lewis

Je crois que je reviens pour voir, pour revoir, pour me détacher plus facilement. C’est en tous cas ce que je me suis dit jusqu’à aujourd’hui. J’invente que ce pays est devenu ma matière littéraire, que ce n’est pas mon histoire que je décris, que ce n’est pas pour essayer de retrouver le passé que je reviens, non, c’est plutôt pour ne pas perdre la matière même de la ville, pour avancer avec son histoire, pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, comment des touristes ont pu être assassinés sur la plage et au musée du Bardo par de jeunes Tunisiens. Pour essayer de voir aussi comment notre vie a été entièrement fabriquée par l’histoire politique alors que nous pensions qu’elle nous appartenait, qu’elle nous était « personnelle ». Je retrouve la voix si mystérieuse et si délicate de Borges, lorsqu’il est devenu aveugle. « J’ai perdu tant de choses que je serais incapable d’en faire le compte, et je sais maintenant que ces disparitions sont tout ce qui m’appartient. Je sais que j’ai perdu le jaune et le noir, et je pense à ces couleurs impossibles comme n’y pensent guère ceux qui voient. »

Mon père me prend la main, c’est dimanche, nous marchons jusqu’au parc du Belvédère, on donne des bouts de pain aux cygnes, j’ai une dizaine d’années, on achète des pommes d’amour et des sucres d’orge, un petit tour de manège, et c’est déjà la fin du jour, il me montre le ciel et dit que le monde entier voit le même ciel, regarde comme il est beau, comme il est grand, nous sommes tous pareils puisque nous voyons le même ciel. Il ne sait pas encore que ce pays, il devra le quitter comme beaucoup d’autres à l’âge de soixante ans, qu’il ne pourra plus être son avenir, il lui faudra laisser tout ici, partir les mains vides. En partant, il laissera pourtant tant de gestes, d’odeurs, de goûts, de savoir-faire que ses ancêtres ont laissés eux aussi dans la ville, non, il ne le sait pas encore, son visage est radieux, il me montre le ciel, il a une si grande confiance en la vie que je m’en étonne, je regarde à mon tour ses yeux qui regardent le ciel et je me dis que mon père est si bon, peut-être même trop bon, on va lui faire du mal, lui si fragile, si démuni, je sens confusément tout cela en marchant avec lui sous les grands palmiers du Belvédère et je lui serre un peu plus fort la main, je ne voudrais jamais la quitter cette main. Alors pendant des heures, de mon petit lit sous la fenêtre, pour m’endormir, je regarde le ciel immense et toutes les étoiles jetées sur lui comme les bâtons de Mikado sur le tapis de Kairouan, je lui parle, je lui demande humblement qu’il protège cette famille qui est la mienne, cette famille bien bancale et sans défense, et soudain je crois parler à d’autres enfants posés très loin de moi, cachés dans les étoiles ou blottis peut-être eux aussi dans leur lit et je répète très bas : oui, c’est vrai ce qu’a dit mon père dans le jardin, on voit tous la même chose, on est tous pareils, bonne nuit. Au bout du lit, ma petite chatte Catia s’est légèrement retournée et s’est installée plus confortablement sur mes pieds, je fixe le mur blanc au-dessus de mon oreiller, il est devenu comme un écran de cinéma géant, je m’enroule dans le sommeil.1

***

I think that I come back to see, to reassess, in order more easily to disengage. Anyway, that’s what I’ve been telling myself, so far. I pretend that this country has become my literary material, that it’s not my own story that I’m describing, that I don’t come back to try to recover the past; no, rather it’s in order not to lose the very fabric of the city, to move forward with its story, to understand how we have got here, how tourists can have been murdered on the beach and in the Bardo museum by young Tunisians. To try, too, to see how our own lives have been entirely created by political history despite our thinking that they were ours alone, that they were ‘personal’. I return to the mysterious, ever-delicate voice of Borges, from when he went blind. ‘I know the things I’ve lost are so many that I could not begin to count them and that those losses now, are all I have. I know that I’ve lost the yellow and the black and I think of those unreachable colours as those that are not blind can not.’

My father takes my hand, it’s Sunday, we walk to Belvedere Park, we feed crusts of bread to the swans, I’m about twelve. We buy toffee apples and barley sugar, a quick turn on the merry-go-round, and already it’s the end of the day, he points to the sky and says that everyone in the world sees the same sky, look how beautiful it is, look how big it is, we’re all the same for we all see the same sky. He doesn’t know yet that, like so many others, he’ll have to leave this, his country, at sixty, that it can no longer be his future, he’ll have to build a new life for himself in France, he’ll have to leave everything here, to leave with nothing. And in leaving, he will moreover leave behind so many gestures, smells, tastes, so much knowledge that his forebears also left to this city, in their turn. No, he doesn’t know this yet, his face is radiant, he’s showing me the sky, he has so much confidence in life that I’m astonished, I look now at his eyes looking up at the sky and I think my father is so good, perhaps too good, even, he will be hurt, he so fragile, so helpless, all this I feel confusedly as I walk with him beneath the Belvedere’s great palms and I squeeze his hand a little tighter, I never want to let go of this hand. And so, to lull myself to sleep in my little bed under the window, I lie looking for hours at the vast sky and all the stars scattered over it like the Mikado sticks on the Kairouan carpet, and I speak to it, I humbly ask the sky to protect this family of mine, this truly haphazard and defenceless family, and suddenly it’s as though I’m speaking to other children great distances away, hidden in the stars or perhaps themselves huddled in their beds, and I repeat very softly: yes, it’s true what my father said in the park, we all see the same thing, we are all the same, good night. At the foot of my bed, Catia, my little cat, shifts round a bit and settles again more comfortably on my feet, I gaze at the white wall above my pillow, it has grown like the screen of an enormous cinema, I wrap myself in sleep.2

Colette Fellous, Pièces détachées (Paris: Gallimard, 2016), pp. 77-79. First English-language edition published in the UK by Les Fugitives, London, 2019. See below.

Colette Fellous, This Tilting World, trans. by Sophie Lewis (London: Les Fugitives, 2019), pp. 76-78.


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Fellous, Colette

Lewis, Sophie