Francosphères

Translating across worlds with Colette Fellous and Sophie Lewis

Francosphères (2020), 9, (2), 215–226.

Abstract

This roundtable discussion between Franco-Tunisian author Colette Fellous and her translator Sophie Lewis explores multilingualism and transmedial translation, alongside memories of colonialism and occupation. Fellous recounts her experience of inherited exile as a Tunisian Jew - caught between culpabilité and reconnaissance in relation to French colonialism - while Sophie Lewis shares her thoughts on translating inflected language and diasporic identities.

Cette table-ronde entre l’écrivaine franco-tunisienne Colette Fellous et sa traductrice Sophie Lewis explore le multilinguisme et la traduction transmédiale ainsi que des souvenirs du colonialisme et de l’occupation. Fellous raconte son expérience d’exil hérité en tant que juive tunisienne - prise entre la culpabilité et la reconnaissance à l’égard du colonialisme français - tandis que Sophie Lewis fait part de ses pensées en ce qui concerne la traduction des fluctuations du langage et des identités diasporiques.

Translating across worlds with Colette Fellous and Sophie Lewis

Abstract

This roundtable discussion between Franco-Tunisian author Colette Fellous and her translator Sophie Lewis explores multilingualism and transmedial translation, alongside memories of colonialism and occupation. Fellous recounts her experience of inherited exile as a Tunisian Jew - caught between culpabilité and reconnaissance in relation to French colonialism - while Sophie Lewis shares her thoughts on translating inflected language and diasporic identities.

Cette table-ronde entre l’écrivaine franco-tunisienne Colette Fellous et sa traductrice Sophie Lewis explore le multilinguisme et la traduction transmédiale ainsi que des souvenirs du colonialisme et de l’occupation. Fellous raconte son expérience d’exil hérité en tant que juive tunisienne - prise entre la culpabilité et la reconnaissance à l’égard du colonialisme français - tandis que Sophie Lewis fait part de ses pensées en ce qui concerne la traduction des fluctuations du langage et des identités diasporiques.

‘Le monde m’a été donné, je dois le rendre’.1

In Portrait du Colonisé, précédé de Portrait du Colonisateur (1957), Tunisian Jewish author Albert Memmi defines himself as ‘une sorte de métis de la colonisation’, confessing elsewhere that, ‘Je n’ai pu faire Le Portrait du Colonisé (et même celui du Colonisateur […]) que parce que j’étais moi-même indigène dans un pays de colonisation, parce que j’ai vécu la relation coloniale’.2 He elaborates on his allegiances in La Terre intérieure (1976), affirming that ‘j’étais donc, je suis, de culture et d’attaches françaises, mais aussi un Juif et un Nord-Africain […]. Je m’avouais Juif et je défendais les Arabes’.3 Similarly, in the edited collection Une enfance juive en Méditerranée musulmane (2012), Annie Goldman speaks of ‘une triple coexistence’ as a Franco-Maghrebian Jew - juive, arabe (or arabisé), française (or francisé) - and Ida Kummer describes a ‘sentiment trouble d’appartenance sans une complète adhésion, un peu comme s’il y avait toujours du jeu, un écart dans l’ajustement identitaire’ when relating her childhood in Tunis.4 Resonating with these experiences of affiliation, Colette Fellous in a sense picks up where Memmi left off in articulating the conflicted (though not always conflictual) history of Tunisian Jews, while also weaving her own hand-me-down memories into autofictional narratives ‘comme un drap de lin qui se déplierait sur les années’.5

Fellous’s autobiographical novels often tournent sur a specific place and/or moment in time. Avenue de France (2005) sketches a mnemonic, almost oneiric, chronology of the street in Tunis by the same name. ‘L’histoire se lit dans la rue’, as she follows in her ancestors’ footsteps and traces their tongues, attempting to converse with them as she spins her tale: ‘Ils me regardent, ahuris, je crois qu’ils ne comprennent pas un seul de mes mots. Je ne sais […] plus en quelle langue je dois leur parler quand je les croise dans cette avenue de France en 1860, en 1909 ou en 1924’.6 Aujourd’hui (2005), published the same year, constantly returns to 5 June 1967, a nœud de mémoire7 by which Tunisian Jews found themselves implicated in the Six Day War, when fellow Tunisians conflated them with Zionists, leading to targeted riots and rupture, as many no longer found a place to call home in their ancestral homeland.8 Thus the autobiographical narrator’s exiled parents become ‘héritiers d’une histoire qu’ils pressentent mais qu’ils ne connaissent pas vraiment’ and this inheritance is in turn handed down to Colette, who finds herself alternating between detachment from and attachment to her formerly colonized native country.9 Pièces détachées (2016), translated by Sophie Lewis as This Tilting World (2019), takes as its starting point the attack in Sidi Bou Said on 26 June 2015, which happened a day after a close friend of the autobiographical narrator died of a heart attack, in a coïncidence exagérée.10 As Fellous herself notes, it is fitting that this is the first of her novels to be translated into English, as British tourists were among those who lost their lives that fateful day.

In this bilingual roundtable, which focuses on Pièces détachées and its translation, Colette Fellous recounts her experience of inherited exile as a Tunisian Jew - caught between culpabilité and reconnaissance in relation to French colonialism - while Sophie Lewis shares her thoughts on translating inflected language and diasporic identities. As Bryan Cheyette writes in Diasporas of the Mind: Jewish and Postcolonial Writing and the Nightmare of History (2013), diaspora is one of the key overlaps between Jewish and postcolonial writing, linked to both exile (the body) and imagination (the mind):

On the one hand, ‘diaspora’ is […] imbricated in historical narratives concerning a timeless exile from an autochthonous ‘homeland’. On the other, ‘diaspora’ is also commonly understood as a state of creatively disruptive impurity which imagines emergent transnational and postethnic identities and cultures. One definition moves in the direction of historicism, the other in the direction of the imagination, with the word ‘diaspora’ remaining unstable and elusive.11

Such instability and elusiveness is conveyed in both Pièces détachées and This Tilting World (from the titles to the concluding words), which imaginatively create and recreate memories of home and exile from a diasporic perspective. Yet, for Fellous, there is always the possibility of revenir, if not retourner, both physically and figuratively, as she ends her novel with the words: ‘Je savais que je ne pourrais pas [partir définitivement], c’était plus fort que moi, j’y reviendrais toujours’.12

Rebekah Vince (RV): Quelles sont les langues qui s’entrecroisent dans ta vie d’écrivaine?

Colette Fellous (CF): Dans ma vie d’écrivain spécialement, je crois que c’est une langue à trouver, c’est une langue qui n’existe pas, enfin, qui est du français, mais pour chaque livre je dois trouver une langue que je ne connais pas encore, même si je connais tous les mots. Il y a une langue à découvrir qui s’adapte à chaque livre, c’est le but. Une langue qui donnera la forme du livre. Mais sinon, j’ai grandi dans un monde en Tunisie où les langues s’entremêlaient toute la journée. À la maison, je parlais français puisque c’est ma langue maternelle, mais mes parents se disputaient parfois en judéo-arabe, on avait quelqu’un à la maison qui parlait italien, ma grand-mère était elle-même italienne et mon père faisait des prières dans un vague hébreu. Il ne comprenait d’ailleurs pas toujours ce qu’il disait…

C’était une joie de voir une amitié se former entre toutes ces langues dans la maison. Il y avait une langue pour le travail et l’étude, une langue pour la dispute, une langue pour l’affection avec la grand-mère et puis une langue de prière, mais dans ma famille on n’était pas très religieux, les enfants riaient et chahutaient beaucoup pendant la prière du vendredi soir, c’était très libre et très joyeux. Ça, c’était dans la maison, et dans la rue, dans la ville, il y avait d’autres langues. Bien sûr l’arabe principalement, qu’on ne parlait pas mais que je comprenais intimement, même si l’ambiance due au protectorat faisait qu’on la mettait un petit peu de côté, mais je ne voyais pas qu’on l’écartait, je me sentais bien dans ce mélange de populations et de langues, j’y trouvais une richesse. Ce n’est qu’en quittant la Tunisie et en venant en France que j’ai voulu me rattraper et que j’ai appris l’arabe.

Sophie Lewis (SL): There’s a little Arabic phrase in Pièces détachées which I spent some time trying to translate, but it’s already a translation in the original. It’s ‘la vie sur toi’. It’s a greeting, it’s a salut, it’s a blessing also. But ‘la vie sur toi’ is a little bit strange - ‘life upon you’, you can’t do it literally. So I spent a long time asking people, ‘What does it mean and how should I understand it?’ And it’s Arabic, but it’s also everyday, it’s all the time, it’s a regular kind of blessing of a greeting.

CF: Oui, « la vie sur toi », j’aime beaucoup cette expression. En arabe, c’est aïchek. Donc c’est aïcha, la vie, aïchek, la vie sur toi. Quand vous vous promenez, vous dites bonjour à quelqu’un, ça va? Il dit oui ça va, et là on rajoute aïchek. C’est une espèce de bénédiction ordinaire, comme merci, qui est un terme religieux aussi, on souhaite le meilleur à l’autre, quelque chose comme « que dieu protège la vie en toi ». Par exemple, quand je vais maintenant en Tunisie, les gens ne savent même pas que j’ai vécu ici, que je suis juive, et lorsque je réponds aïchek, je sais que c’est un véritable mot de passe, je suis des leurs, je suis acceptée en tant qu’être humain, ça dépasse toute identité et en même temps cela veut dire qu’on respecte l’intimité de l’autre, sa langue.

Mais c’est vrai que quand j’écris, pour reprendre cette question de la langue qu’on utilise en tant qu’écrivain, je retrouve toutes ces langues que j’ai entendues enfant, la musique aussi de ces langues, même si je ne les utilise pas vraiment, c’est une espèce de musique, comme une chanson profonde, très ancienne, qui revient. Ce qui fait que mon français est aussi teinté d’Orient, et peut-être c’est ça qui est difficile à traduire? Il y a quelque chose dans la phrase qui ne finit pas ou qui s’enroule sur elle-même, peut-être comme un chant très ancien - un chant grec, ou phénicien, ou carthaginois même, je ne sais pas, une sorte de mélopée qui m’accompagne, très lointaine mais qui, en fait, m’appartient. Je retrouve cette musique étrange dès que je me mets à écrire.

SL: I like these texts where there is moderately explicitly more than one language going on somewhere, wherever the levels are, to whatever degree. I find them attractive because I think they’re like life. I think it’s nice to not fake this sort of singular language. With Colette’s writing, it’s very clear that there are many languages happening at different levels and at different times, with different characters speaking at different points of tension. So I gave one little example which bothered me more than it should have but was clearly important. But I think this is life, and I was trying to hear mixes of language and it’s an impossibility. It’s all French, none of it’s not French except for… no, it’s all French. But then, the only way you can hear what might be inflected French or twisted French or translated French is by listening to what’s strange and different, and not trying to smooth it out and make it sane or standard. It’s a very strange ethical scenario. You can’t excavate in any secure way, you can’t kind of brush away and suddenly see the shape of the language underneath, like an archaeologist. You’re not going to see the dinosaur, and it’s not dinosaurs - they’re all kind of living in different places. So it’s a really strange thing, but I think it’s a kind of faithfulness as a translator to spot the sounds of languages underneath or around. And knowing that there was Italian in there was important and Hebrew… and I don’t know anything about Arabic really - my sister studied it and that’s the extent of my knowledge - but I tried to have my ears pricked up anyway. There’s not much else to do.

RV: Tout cela me fait penser à un livre de Leïla Sebbar, une autre écrivaine maghrébine d’expression française, qui s’appelle L’Arabe comme un chant secret (2007) et qui parle de « la voix de la langue ».13 Quels rôles jouent la musique, le film et l’art dans ton écriture créative? Je pense aussi à la liste de chansons que Sophie a créée sur Spotify.14

CF: Oui, c’est vrai que, pour écrire, le langage ne suffit pas. Pour moi, dans un livre, il faut qu’il y ait une voix souterraine, sous le texte. Même si on ne la voit pas, elle doit exister, c’est un mouvement, quelque chose qui soutient les phrases, un fil invisible, mais qui tend tout le récit, il est là. Quand je travaille, c’est un peu comme ça. Je vois aussi beaucoup de films, j’écoute beaucoup de musique, j’ai besoin d’autres supports pour faire avancer mon livre et je pense que ça influe après sur la façon que j’ai de rythmer le livre. J’ai fait des études de lettres mais le cinéma a compté tout autant pour moi. Quand j’étais étudiante à Paris (je suis venue à dix-sept ans), j’étais la moitié du temps en bibliothèque, à la Sorbonne, et après j’allais à la cinémathèque, je voyais les trois séances du soir, 18 heures, 20 heures, 22 heures, j’enchaînais trois films par jour. J’étais toute seule à Paris et cet emploi du temps me comblait, mes parents étaient encore en Tunisie, j’étais tout à fait libre. J’ai d’ailleurs grandi avec ces deux choses, le cinéma et la littérature, ensemble, depuis que je suis enfant, toujours les livres et les films; même bébé, mes parents m’emmenaient au cinéma parce qu’ils ne voulaient pas me faire garder. Donc maintenant, je fais entrer aussi le cinéma dans mes livres, il est aussi important pour moi que la littérature. Et je crois qu’en fait j’ai davantage été élevée par les livres, les films et l’art que par mes parents. Ils m’ont bien sûr donné des règles de vie qui sont très belles, mais ils étaient un peu perdus eux-mêmes dans la vie, ils n’avaient pas beaucoup de rigueur, juste de l’amour à donner. Ce sont pourtant des valeurs profondes qu’ils m’ont transmises, naturellement, en fait.

RV: Quels sont les lieux récurrents de ton écriture littéraire?

CF: Avant de construire un cycle sur la Tunisie et la France, j’ai écrit des romans. Le premier livre autobiographique de ce cycle de six livres est centré sur la ville de Tunis et principalement sur son architecture. C’est le livre qui s’intitule Avenue de France qui a ouvert toute une recherche sur la mémoire, sur la colonisation, sur l’identité. Tunis a deux visages architecturaux: une ville arabe et une ville européenne que les Français ont faite construire en arrivant en Tunisie par des architectes français et italiens. Quand j’étais petite, je ne connaissais pas la ville arabe, pourtant c’était juste à côté de ma maison, à quelques centaines de mètres de mon lycée. J’y suis entrée pour la première fois à l’âge de quatorze ans, avec mon professeur de danse qui m’y avait emmenée acheter du tissu pour un costume de scène: je découvrais avec bonheur et même timidité un nouveau pays alors que j’y vivais! Je trouve ça incroyable d’avoir grandi dans une ville sans jamais pénétrer dans l’autre culture qui était en réalité la première culture du pays.

Et donc j’ai fait un grand travail documentaire sur l’architecture de cette ville. J’ai retrouvé des annuaires du début du vingtième siècle, les noms des gens qui habitaient dans ces rues européennes, les noms des cafés, des magasins, des théâtres, des restaurants. Des Italiens, des Grecs, des Maltais, des Français, des musulmans, côte à côte… et ça a été pour moi une grande chance, parce que beaucoup de gens se sont retrouvés dans cette histoire en lisant le livre, des gens qui avaient parfois préféré oublier leur passé ou leur enfance. Ils m’ont écrit, ils m’ont dit, ah oui, vous citez tel immeuble, c’est mon grand-père qui l’a construit ou c’est ma famille qui tenait tel magasin ou tel hôtel, etc… Ma recherche s’est agrandie avec eux et du coup, je me suis aperçue que j’avais raconté une histoire collective par ce travail documentaire. Et du côté tunisien, Avenue de France est étudié maintenant à l’université en Tunisie et de jeunes étudiants reconnaissent à travers le livre une mémoire qu’ils n’ont plus. Ils me remercient de leur avoir redonné une partie de leur histoire qu’ils n’ont pas connue et ils me donnent aussi ce lien que je n’avais pas eu, c’est très bouleversant pour moi - comme si je leur avais rendu une ville aussi à eux, c’est une ville qui était très tolérante, multiculturelle, et aujourd’hui, ces étudiants rêvent, je crois, d’une Tunisie plus ouverte. Donc c’est un échange qui s’est fait entre nous et qui est très, très fort.

Avant de commencer Avenue de France, j’avais écrit un livre sur la maison.15 C’était un essai sur les maisons, le lien qu’on a avec les maisons. Est-ce qu’on habite une maison ou est-ce la maison qui est plus forte et qui nous habite? J’ai travaillé aussi sur les maisons d’écrivains, sur leur rôle dans l’œuvre de l’écrivain… En écrivant cet essai, j’ai repensé au lien que j’avais eu avec mes propres maisons, celles de Tunisie mais aussi celle de Normandie, c’est là que j’ai commencé à faire de l’autobiographie. Mon éditeur, Jean-Bertrand Lefèvre-Pontalis, qui était psychanalyste, avait aimé le livre et m’a dit un jour, mais pourquoi vous n’écrivez pas de livre purement autobiographique, on dirait que vous en avez envie. Donc c’est lui qui m’a poussée. Je pourrais dire qu’après la maison, je suis sortie et suis allée vers la ville, et de la ville j’ai revécu l’exil, puis l’histoire plus collective, politique… Donc c’est vraiment presque inconscient, il y a des trajets dans les livres qui sont inconscients. Mais je sais que d’un livre à l’autre, il y a quelque chose qui continue souterrainement, qui poursuit son chemin. Par exemple, je travaille beaucoup sur le dehors et le dedans, la maison et la ville, la chambre et la fenêtre, la frontière entre ces deux lieux - le cadre d’une fenêtre (ou le balcon) est la frontière entre le dehors et le dedans. J’aime me tenir sur les seuils. À la fin de Pièces détachées, je referme la porte, je laisse la maison, je m’en vais. Ailleurs.

RV: Comment traites-tu de la mémoire du colonialisme et de l’occupation en Tunisie, surtout la place qu’y tiennent les juifs?

CF: Oui, c’est très compliqué en fait et très paradoxal. Je ne sais pas encore comment me situer, parce que les juifs en Tunisie étaient là depuis très très longtemps, avant même les musulmans. Donc je me sens héritière d’une histoire très ancienne, mais c’est compliqué à expliquer, c’est fragile. Les pays musulmans ont protégé les juifs, mais ils ne leur donnaient pas le droit de faire tous les métiers, donc à la fois les juifs étaient tolérés et protégés mais ils recevaient des brimades régulières ou des humiliations. Quand la France est arrivée, elle a autorisé les juifs à pratiquer tous les métiers et les a considérés comme des citoyens à part entière; on pouvait être médecin, avocat, professeur, alors qu’avant ils n’avaient le droit que d’être bijoutier ou commerçant. Donc forcément, la plus grande partie de la communauté juive a suivi la France et s’est rangée du côté de la langue française. Je suis née en 1950 et j’ai été le fruit du colonialisme sans m’en rendre compte, je ne l’ai compris que bien plus tard. Je croyais que la France était le plus beau pays, que la langue française était la plus belle langue, que la littérature française était la plus riche, etc… C’est ce que, sans doute, l’on m’avait enseigné, mais on m’a aussi enseigné le goût de la tolérance, de l’ouverture sur les autres cultures et de la liberté, donc je ne pouvais pas me rebeller contre cet enseignement, il était très enrichissant. C’est ça qui est compliqué et paradoxal.

Mais quand je suis partie, quand j’ai quitté la Tunisie, quand je suis venue en France réellement, dans le pays de ma langue maternelle (c’était la première fois que je venais en France), je me suis intérieurement révoltée, je me suis dit mais ce n’est pas possible, je suis née en Tunisie et je ne connais pas vraiment ce pays! À part les sensations, les visages, les gestes, les paysages, que je connais intimement. Mais pas la langue. Donc je me suis sentie très coupable, c’est là que j’ai appris l’arabe, j’ai eu des amis arabes et suis revenue très souvent en Tunisie, pour me rattraper. J’ai appris à être les deux en fait, à aimer les deux pays passionnément. Je vous donne un exemple: quand j’étais petite, on buvait dans des verres de cristal, on mangeait dans des assiettes de porcelaine, tout notre décor quotidien était européen, et on regardait presque avec mépris les poteries tunisiennes pourtant très belles, que les musulmans utilisaient pour boire de l’eau, on trouvait ça un peu bizarre, un peu archaïque. Et maintenant je trouve que c’est ce qu’il y a de plus beau, tout cet artisanat souvent fait par des femmes, je collectionne de ces poteries superbes, je les regarde avec amour et non plus avec ce regard distancé de colonisateur que je subissais malgré moi. Mais en même temps la France nous a sauvés et je lui suis très reconnaissante, voilà pourquoi c’est très complexe!

RV: Donc que veut dire l’exil pour toi?

CF: Quand je suis partie, je n’ai pas compris que je m’exilais. Ce n’était pas vraiment un exil pour moi, parce que je partais pour étudier, comme si j’étais dans une ville de province et que j’allais étudier à la capitale. Mais en fait, ce sont mes parents qui ont vraiment vécu l’exil, je crois que j’ai hérité de l’exil de mes parents, parce que eux, ils n’ont rien compris. Leurs parents étaient là depuis des siècles, bien avant le colonialisme, ils étaient vraiment intégrés en Tunisie, ils étaient là depuis très longtemps et tout à coup ils ont été chassés. Je ne me suis pas sentie chassée parce que j’étais jeune et que j’étais heureuse de partir, j’avais dix-sept ans et j’étais prête pour vivre de nouvelles aventures, mais eux, ils avaient soixante ans, ils ont dû partir sans rien, comme ça, donc je vis tout de même leur exil en moi, leur déchirement, mais c’est un exil hérité.

Mais maintenant j’aime ce sentiment de l’exil, je me sens toujours en mouvement, toujours prête à partir, j’aime découvrir d’autres pays, d’autres civilisations. J’aime m’intégrer dans un pays nouveau, j’aime ce que je ne connais pas encore, j’aime… voilà. L’exil c’est une forme d’amour. Accueillir et être accueilli. Donc il fait partie d’un mouvement intérieur très puissant en fait.

SL: I just have to add it’s inescapable to me that this is the experience of the Jewish diaspora: readiness to leave, never quite making your home somewhere, the only comfort being that your suitcase is packed and you can go. And it’s a sense of comfort in discomfort - or a sense of comfort in not having roots too deep - which is a double-edged sword, I would say. It’s complex.

CF: Continue.

SL: Oh well, I’m Jewish too, my parents come from different branches of Judaism and nobody’s been anywhere for more than a generation, and we all suffer from it. We don’t have much family in any one country, and we are international and easy-going and we move country just like that, and it’s difficult, it causes problems. We can’t talk to each other, we don’t know each other, we don’t know where we belong, we belong in many places. Personally, I’ve adopted London, which is much easier than adopting England, and I think many people would find London acceptable where England is more complicated, and Britain further, and Europe, you know, well… I think it’s a Jewish experience, I think it’s a diaspora experience and it’s definitely safer not to be stuck in one place too hard because you might have to move. Does that make sense?

CF: Oui, oui, c’est très beau ce que tu dis, je me sens très proche de ça, toujours prête à partir.

RV: Cette idée de mouvement est liée aussi à la traduction. Comment as-tu vécu l’expérience d’être traduite en anglais, Colette?

CF: Oui, pour moi c’était très important, parce que d’abord ça ouvre à un autre public, et aussi le travail avec Sophie, même si je ne l’ai pas beaucoup suivi mais quand même de temps en temps. Ses questions m’ont fait aussi travailler sur la langue, sur ma propre langue, et voir comment un lecteur, pas anonyme, un lecteur qui va traduire, quelles questions il se pose, c’est très important, je trouve - le déplacement d’une langue à l’autre pour aussi comprendre ce qu’est un roman, ce qu’est l’écriture, qu’est-ce qu’on cherche à dire exactement.

Pour moi, je suis très très heureuse que ce soit d’ailleurs ce livre en premier qui a été traduit ici, puisqu’il s’ouvre sur cet attentat qui a eu lieu en Tunisie, sur la plage de Sousse, en 2015. Je dois remercier Cécile Menon d’ailleurs qui a choisi ce texte parce qu’elle a été aussi bouleversée par cet attentat. C’est comme si ce livre devait habiter ici, devait retrouver son lieu d’origine, parce qu’il est né presque avec cet attentat qui a touché surtout des touristes britanniques, c’était insupportable, irréel. Donc pour moi, ça me touche beaucoup, ça me bouleverse même que ce livre soit traduit ici, très rapidement d’ailleurs après la parution.

RV: And finally Sophie, how do you go about translating a literary work by a living author, who you can sit on the same panel with and communicate with in various ways?

SL: The process of translating a living author… I should backtrack and say I started translating a whole series of dead authors, and that was great. They don’t communicate, which is a huge shame, but then you feel all the more your responsibility to somehow dig deeper into them and you read everything you can find, and you work your way into what you imagine to be their head and their voice, and then it’s just you and their voice and it’s a very creative experience. But there’s nothing like talking to the people themselves, who put you straight. How can I put it? You’re not allowed to drop off to sleep, you can’t go into a dream world, you have to reconnect with the real world of what the writer was actually thinking or is now thinking, or a combination of both, every time. And so I ask questions and I try not to annoy, because I know that they’ve always moved on by the time I’m translating their book, but I ask questions and then I get these responses which are always off-beam, they’re always not quite what I was expecting and that is reincorporated, and that in itself is just a huge pleasure.

I think we’ve all experienced as readers that thing where you’re reading a great book and you get to the end too quickly, and especially towards the end as you’re getting the hang of this book and you’ve got the flow and you’re loving it and you’re like, ‘oh don’t end’, and you’re reading faster and faster, and then you’re at the end, and you think, ‘what am I meant to do now?’ And it’s really almost unpleasant because you just wanted more of it. But the thing to do is to translate the book, because then you get deeper in, you peel away the layers, you work harder and you understand better, it slows you right down. And there’s nothing like working with the author in order to understand the book and to feel part of it, so do it yourselves, it’s great!

‘Le monde t’a été donné, tu dois le rendre. C’est la moindre des politesses’.16

Colette Fellous, Avenue de France (Paris: Gallimard, 2005), p. 9.

Albert Memmi, Portrait du Colonisé, précédé de Portrait du Colonisateur (Paris: Buchet/Chastel, 2005[1957]), p. 19. Albert Memmi, L’Homme dominé (Paris: Gallimard, 1968), pp. 101-02.

Albert Memmi, La Terre intérieure (Paris: Gallimard, 1976), p. 150.

Annie Goldman, ‘Une triple coexistence’, in Une enfance juive en Méditerranée musulmane, ed. by Leïla Sebbar (Saint-Pourçain-sur-Sioule: Bleu autour, 2012), pp. 165-72; Ida Kummer, ‘La Mauvaise affaire’, in Une enfance juive, pp. 195-202 (p. 195).

Colette Fellous, Aujourd’hui (Paris: Gallimard, 2005), p. 53. In addressing ‘the predicament of writing return’ for Franco-Tunisian Jewish women, Robert Watson coins the term ‘secondhand memories’ to describe the process of ‘remembering through and on behalf of others, including elders, grandmothers and mothers, and siblings’. Robert Watson, ‘Secondhand Memories: Franco-Tunisian Jewish Women and the Predicament of Writing Return’, Life Writing, 10.1 (2013), 25-46 (p. 25). The term ‘hand-me-down’ seems more appropriate when speaking of ‘filial memory’, as differentiated from ‘affiliative memory’ by Marianne Hirsch Marianne Hirsch, ‘The Generation of Postmemory’, Poetics Today, 29 (2008), 103-28 (p. 114).

Fellous, Avenue de France, pp. 108, 99.

The nœud de mémoire as ‘a new model […] of remembrance’ is a term coined by Michael Rothberg in an attempt ‘to stimulate further conceptualization of collective or cultural memory beyond the framework of the imagined community of the nation-state’. Michael Rothberg, ‘Introduction: Between Memory and Memory: From Lieux de mémoire to Nœuds de mémoire’, Yale French Studies, 118/119 (2010), 3-12 (p. 7).

As Abdelkrim Allagui notes, ‘les répercussions de la guerre israélo-arabe de juin 1967 à Tunis (manifestations populaires antijuives, saccage des magasins juifs, incendie de la grande synagogue de l’avenue de la Liberté…) ont précipité la volonté de départ des juifs tunisiens’. Abdelkrim Allagui, Juifs et musulmans en Tunisie: Des origines à nos jours (Paris: Tallandier, 2016), p. 120.

Fellous, Aujourd’hui, pp. 78-79.

This is the title of a book by fellow Tunisian Jewish author Hubert Haddad, published in the same year, which recounts how the November 2015 Paris attacks coincided with the death of his brother in hospital. See Hubert Haddad, Les Coïncidences exagérées (Paris: Mercure de France, 2016), pp. 27-29. The book is published in the Traits et portraits series, edited by Colette Fellous.

Bryan Cheyette, Diasporas of the Mind: Jewish and Postcolonial Writing and the Nightmare of History (London: Yale University Press, 2013), p. xiii.

Colette Fellous, Pièces détachées (Paris: Gallimard, 2016), p. 165. As Watson writes, ‘[t]emporally and textually mediated, return simultaneously collapses and re-establishes distance from the past. Far from creating a sense of closure, the experience of return and its writing rekindle the very discontinuities the exiled writer grapples with’. Watson, p. 30.

Leïla Sebbar, L’Arabe comme un chant secret (Paris: Bleu autour, 2007), pp. 67-68, 81, 101-04.

Les Fugitives, ‘Songs and music pieces from THIS TILTING WORLD’, Spotify >https://open.spotify.com/playlist/63R7AzHCpHxKuSYedrRjHZ?si=I5_rihivQyCzfb3Z3vGC5Q> [accessed 24 April 2020].

Colette Fellous, Le Petit Casino (Paris: Gallimard, 1999).

Fellous, Avenue de France, p. 21.


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Vince, Rebekah