Francosphères

Lydie Salvayre

Écrire pour s’adresser, s’adresser pour écrire?

Francosphères (2020), 9, (2), 203–211.

Abstract

Lauréate du prix Goncourt 2014 pour Pas pleurer, Lydie Salvayre est l’auteure d’une vingtaine de livres traduits en plusieurs langues, certains ayant fait l’objet d’adaptations théâtrales. Les questions que nous avons eu l’immense plaisir de lui adresser, en juin 2019, portent surtout sur ses écrits parmi les plus récents (à commencer par Marcher jusqu’au soir (2019)), où se multiplient, notamment dans certains cas, exclamations, interpellations et interjections, phatiques et communicatives. Si nous avons voulu nous entretenir avec l’auteure, c’est que la lecture de ses textes qui laissent entrevoir de façon particulièrement prégnante ce qu’elle désigne ici comme son désir de s’adresser « aux invisibles, aux silencieux », d’une part, et, d’autre part, à quelques grands écrivains, a suscité en nous des interrogations. Nous avons souhaité explorer plus en avant, avec notre interviewée, la question de l’adresse et la « destination » du discours dans ses livres.

Winner of the 2014 Goncourt Prize for Pas pleurer, Lydie Salvayre’s work has been widely appreciated, translated into several languages, and adapted for the theatre. In June 2019, I had the pleasure of asking her about this work, and in particular recent texts which give a particularly meaningful glimpse of what she describes as her desire to address herself, on the one hand, ‘aux invisibles, aux silencieux’ and, on the other hand, to fellow writers. This interview focuses especially on the question of address and the ‘destination’ of discourse in her books.

Lydie Salvayre

Écrire pour s’adresser, s’adresser pour écrire?

Abstract

Lauréate du prix Goncourt 2014 pour Pas pleurer, Lydie Salvayre est l’auteure d’une vingtaine de livres traduits en plusieurs langues, certains ayant fait l’objet d’adaptations théâtrales. Les questions que nous avons eu l’immense plaisir de lui adresser, en juin 2019, portent surtout sur ses écrits parmi les plus récents (à commencer par Marcher jusqu’au soir (2019)), où se multiplient, notamment dans certains cas, exclamations, interpellations et interjections, phatiques et communicatives. Si nous avons voulu nous entretenir avec l’auteure, c’est que la lecture de ses textes qui laissent entrevoir de façon particulièrement prégnante ce qu’elle désigne ici comme son désir de s’adresser « aux invisibles, aux silencieux », d’une part, et, d’autre part, à quelques grands écrivains, a suscité en nous des interrogations. Nous avons souhaité explorer plus en avant, avec notre interviewée, la question de l’adresse et la « destination » du discours dans ses livres.

Winner of the 2014 Goncourt Prize for Pas pleurer, Lydie Salvayre’s work has been widely appreciated, translated into several languages, and adapted for the theatre. In June 2019, I had the pleasure of asking her about this work, and in particular recent texts which give a particularly meaningful glimpse of what she describes as her desire to address herself, on the one hand, ‘aux invisibles, aux silencieux’ and, on the other hand, to fellow writers. This interview focuses especially on the question of address and the ‘destination’ of discourse in her books.

Lauréate du Prix Goncourt pour Pas pleurer,2 roman qui évoque la guerre d’Espagne en tressant ensemble deux voix, Lydie Salvayre est l’auteure d’une œuvre importante où, ainsi que l’explique Raphaëlle Leyris dans Le Monde, « la croyance dans les pouvoirs de la langue s’accompagne d’une vigilance constante à l’égard des abus de langage du pouvoir ».3 En effet, depuis au moins son troisième roman La Médaille,4 lequel traite de discours de félicitations à l’intention de médaillés du travail, l’auteure, née de parents espagnols réfugiés en France en 1939, se montre tout à fait « consciente des rapports étroits du langage avec la civilisation »:5 elle dénonce, comme on s’entend généralement pour le dire (surtout dans certains cas), « le pacte que la langue soutenue a lié avec les forces de l’oppression, de l’intimidation ».6 La critique de son œuvre s’accorde pour y souligner par ailleurs « l’importance de la voix et sa théâtralité ».7 Dans son étude de La compagnie des spectres8 par exemple, roman où la voix narrative (sorte de voix ventriloque englobant d’autres voix) « s’adresse à un interlocuteur non nommé mais visé »,9 Marie-Pascale Huglo montre que la tonalité ostentatoire (déclamatoire ou oratoire) du récit tient à « la théâtralité des adresses qui projettent le roman comme un récitatif ».10 En se référant au travail de Huglo à ce sujet de la voix et du spectacle, Warren Motte, pour sa part, insiste sur la façon dont, par moments, l’auteure invite le lecteur (ou le « peuple » auquel elle écrit, pour reprendre ses propos ici recueillis) à s’impliquer dans le cours de ce qui est dit, jusqu’à y réagir.11 Pour Marianne Braux, les récits de paroles chez Salvayre se présentent comme de « longs monologues que l’on pourrait presque tout aussi bien écouter »:12 ils ne montrent « aucun marquage graphique censé indiquer le passage du discours narratif au discours rapporté des personnages ». Ainsi n’est-il peut-être pas surprenant qu’au nombre des livres de Salvayre se comptent plusieurs romans qui ont été adaptés pour la scène.

Cette idée d’énonciation à tonalité théâtrale ou oratoire, destinée donc à être « entendue », est renforcée par les interpellations directes qui scandent ses œuvres. Dans Marcher jusqu’au soir,13 son texte sans doute le plus personnel, récit inspiré d’une nuit entière passée au musée Picasso face à L’homme qui marche de Giacometti, et dans des livres antérieurs, comme La conférence de Cintegabelle,14 « roman-monologue » sur « le rôle de la conversation dans la société française »,15 se multiplient non seulement les apostrophes, désignant le destinataire auquel pour attirer son attention l’on adresse la parole, mais aussi les interjections phatiques et communicatives du genre « Voyez-vous » et « Tu comprends? », centrées sur le contact entre les interlocuteurs. Ces éléments du discours servent à mettre en scène la situation d’énonciation. À plusieurs reprises dans Marcher jusqu’au soir par exemple, on est convié à partager l’intimité de l’auteure qui donne à voir son processus créateur, ou plutôt son impuissance à créer, ses doutes et ses peurs.

S’inscrivant dans la lignée des entretiens préfacés et travaux critiques faisant état chez Lydie Salvayre de « cette insistance sur le mode énonciatif »,16 les questions que nous avons eu l’immense plaisir de lui adresser, en juin 2019, portent surtout sur ses écrits parmi les plus récents, à commencer par Marcher jusqu’au soir et terminant avec 7 femmes,17 livre dans lequel elle dresse des portraits de femmes de lettres qu’elle admire particulièrement: Emily Brontë, Djuna Barnes, Sylvia Plath, Colette, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf et Ingeborg Bachmann. Si nous avons voulu nous entretenir avec l’auteure, c’est que la lecture de ses textes qui laissent entrevoir de façon particulièrement prégnante ce qu’elle désigne ici comme son désir de s’adresser « aux invisibles, aux silencieux », d’une part, et, d’autre part, à quelques grands écrivains, a suscité en nous des interrogations. Nous avons souhaité explorer plus en avant, avec notre interviewée, la question de l’adresse et la « destination » du discours dans ses livres. Au terme de notre conversation, nous avons bien compris combien il importe à Lydie Salvayre de « donner à la parole écrite l’impact de la parole vive »; combien elle souhaite que toute apostrophe, tout texte, résonne pour chacun.

Karin Schwerdtner (KS): Quel rapport voyez-vous (si rapport il y a) entre votre lectorat idéal et le peuple auquel, dans le passage suivant de Marcher jusqu’au soir, vous dites rêver? « Je rêve d’un peuple qui arracherait ces œuvres [d’art] à leurs tristes enclos, à leurs prisons, à leurs mouroirs, à ces hospices pour chefs-d’œuvre où elles sont confinées […] ».18 Il s’agit ici, bien entendu, d’un extrait de votre livre paru aux éditions Stock dans la collection « Ma nuit au musée » initiée par Alina Gurdiel…

Lydie Salvayre (LS): Il y a quelques années, je tombe sur un texte de Gilles Deleuze dans lequel il reprend une phrase de Paul Klee: « Le peuple manque », et cette formulation résonne très fort en moi. Le peuple que je connais, le peuple dans lequel je suis née, le peuple dans lequel j’ai grandi, mon peuple donc, qui est celui des immigrés espagnols réfugiés en France en 1939, je n’en trouve pas trace dans ce que je lis, ni dans ce que je vois au cinéma ou à la télévision. Rien. Mais dans son texte, Deleuze précise cette chose précieuse: « Il n’y a pas d’œuvre d’art qui ne fasse appel à un peuple qui n’existe pas encore ». Je me suis donc mise à penser, à rêver, à imaginer ce que serait ce peuple qui n’existe pas encore et auquel je pourrais faire appel dans mes romans.

Et bien je crois que ce peuple serait un peuple qui aurait évidemment sa culture propre mais qui se serait approprié en même temps la culture des élites. Si bien que pour lui parler, je pourrais embrasser dans un même mouvement mon goût pour le picaresque, pour les chansons, pour les blagues, pour le baroque, ses excès et son mauvais goût, mais aussi mon amour tout aussi fort pour les grands classiques français et leur langue simple, claire et sobre dans ses effets. Car en France, depuis la Fondation de l’Académie en 1635, il semble que l’on ait mis au placard la culture populaire si présente chez Rabelais, comme s’il ne fallait pas souiller le prestige royal par de grands éclats de rire, d’énormes plaisanteries et autres indécences. C’est ce qui a donné naissance au classicisme dont l’emprise dans les Lettres est encore grande aujourd’hui.

Qu’est-ce qu’il aurait encore, le peuple auquel je m’adresse et pour lequel j’écris? Il aimerait rire. Laurence Sterne a dédié Vie et opinions de Tristram Shandy au « Très-Honorable Monsieur Pitt » auquel il souhaitait de sourire et de rire parce que rire et sourire ajoutaient au plaisir de vivre, et sans doute bien plus que cela.

KS: Dans Marcher jusqu’au soir, et ailleurs dans votre œuvre, il arrive que les « choses dites » soient destinées à un « vous » dont le référent n’est pas forcément stable. Dans l’extrait suivant de La Compagnie des Spectres, roman que la critique a pu qualifier de « pur récit de paroles »,19 le pronom « vous » désigne a priori le personnage du huissier: « Si vous entrevoyez une solution à ce mer, pardon, à cette gabegie […], vous seriez très aimable de bien vouloir me la communiquer. Je parlais comme un livre ».20 Mais, parce que la voix narrative se compare à un livre et que les livres publiés sont par définition destinés au public, ce pronom peut aussi interpeller le lecteur. Cette possibilité que les lecteurs se sentent visés est-elle voulue de votre part?

LS: Quand je dis « vous » à l’huissier, c’est évidemment, quand je l’écris, un « vous » qui s’adresse à d’autres que lui. Dans l’idéal, j’aimerais que toute adresse singulière dans un livre résonne pour chacun. C’est pourquoi j’ai été très malheureuse quand on m’a fait le reproche que le « fragnol » ne s’adressait qu’à ceux qui avaient l’usage de la langue espagnole, parce que je suis persuadée que chacun possède et pratique plusieurs langues ou registres de langue: on ne parle pas à son amoureux comme on parle au facteur ou à son patron, pour ne donner qu’un exemple.

KS: Dans Marcher jusqu’au soir, des apostrophes du genre suivant ponctuent parfois le récit: « Alors vous pensez bien (à qui t’adresses-tu, me demandai-je, qui essaies-tu de mettre dans ta combine?) qu’ils ne vont pas manqué cette chance inouïe de profiter de la miette […] artistique qui va enfin leur conférer la marque […] des êtres cultivés. Vous pensez bien qu’ils ne vont pas manquer cette chance inouïe ».21 Avec ces « vous pensez bien », il s’agit sensiblement d’instaurer ou de renforcer un rapport de connivence (avec votre « peuple » ou avec le lecteur, qui qu’il soit)?

LS: Baudelaire disait que la canaille artistique, celle qui fréquentait les salons, s’évertuait à toute force de plaire. Lui, au contraire, définissait l’artiste par son goût aristocratique de déplaire. Ce goût est peut-être l’un des moteurs de Marcher jusqu’au soir… Mais il n’est pas le seul.

Il y a aussi le désir dont j’ai déjà parlé de m’adresser aux invisibles, aux silencieux, aux sans-nom quand bien même ils ne me liraient jamais. Car si la littérature pouvait, comme le dit si bien Deleuze, inventer ce peuple qui manque, s’adresser à ce peuple qui manque, parler avec lui à hauteur égale, ce serait magnifique. En même temps, et comme nous le rappelle Jacques Rancière, il faut laisser au peuple la liberté d’inventer son propre texte et se garder de parler à sa place. Parler pour lui, avec lui, mais pas à sa place. S’adresser à lui, recevoir son adresse, mais non pas se substituer à lui.

C’est le même Rancière qui affirme que nous n’avons pas à devenir égaux, mais que nous devons nous présupposer, dès le départ, égaux en beauté, en intelligence, en morale, en pensée. C’est mon postulat de départ dans Marcher jusqu’au soir - celui de dire que nous sommes tous sensibles à la beauté et à l’intelligence des choses et des idées et que, de ce fait, nous n’avons pas à obéir ni à nous soumettre aux injonctions des arbitres des élégances et autres experts de la culture.

KS: Enfermée dans le musée Picasso à l’occasion d’une exposition consacrée à Giacometti, et face à L’homme qui marche, vous vous retrouvez dans une « impuissance à créer »,22 ce dont vous témoignez dans Marcher jusqu’au soir. Cette impuissance vous aurait amenée à vous tourner vers votre enfance, en explorant la figure de votre père et en essayant de mieux comprendre comment s’est constitué votre rapport à la culture. Mais ce sentiment d’incapacité ne vous a-t-elle pas amenée en outre à vous adresser, ne serait-ce qu’à vous-même, et cela, pour écrire?

LS: Sans doute. Cette impossibilité à éprouver de l’émotion dans le musée m’a amenée à m’interroger sur mon propre rapport à la culture dominante. Comment d’abord je m’en étais sentie exclue, comment j’avais tenté de me l’approprier, comment je ne m’y étais jamais vraiment sentie à l’aise et légitime, comme si cette exclusion vécue dans l’enfance perdurait encore malgré la culture et les savoirs acquis.

KS: Prononcée à votre égard lors d’un « dîner mondain » auquel vous êtes invitée, puis rapportée à plusieurs reprises dans Marcher jusqu’au soir, la phrase « Elle a l’air bien modeste » se « planta dans la chair de [votre] orgueil ».23 Dès ces mots prononcés, écrivez-vous, « la décision d’écrire s’imposa comme un recours ».24 Peut-on donc comprendre que vos livres sont au fond des réponses? Qu’avec chaque livre, vous réagissez d’une manière ou d’une autre à des mots dits?

LS: Je pense que mes livres témoignent d’une immense sensibilité à toute forme de domination. C’est pourquoi les figures, paternelles ou patriarcales, les figures d’autorité et de pouvoir sont-elles toujours mises à mal. Quant à Marcher jusqu’au soir, il est une invitation au lecteur à être libre devant cette autorité culturelle qui vous dit qui ou quoi admirer. Cette invitation est sans doute indissociable de ma révolte d’enfance, une révolte muette face à une figure paternelle qui m’écrasait et m’effrayait.

KS: « Non, je lui ai dit, non merci, je n’aime pas les musées ».25 C’est par ces mots destinés, ultimement, au lecteur (parce qu’il s’agit bien d’une narration, inspirée en l’occurrence du souvenir d’une conversation avec l’éditrice Alina Gurdiel) que votre livre commence. Le récit s’ouvre sur ce « Non, je lui ai dit, non merci », comme s’il avait démarré ailleurs et dans un temps antérieur. Pourriez-vous vous expliquer sur ce choix de commencer ainsi votre Marcher jusqu’au soir?

LS: Dans une lettre que Kafka envoie à Oscar Polak, il écrit - et je cite de mémoire: « Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire? » C’est une chose que je n’oublie jamais. Comment mordre le lecteur pour ne pas qu’il s’assoupisse dès la première phrase? Comment le réveiller? Comment lui donner un grand coup sur la tête? Par la colère, entre autres moyens. En lui criant dessus.

KS: À votre tour, vous avez parfois écrit une lettre à un écrivain, notamment pour « L’été en séries: Scène de ménage ». Le Monde vous aurait invitée à vous « adress[er] à un grand classique qu[e vous] aim[iez] mais auquel [vous aviez] tout de même un reproche ou deux à faire »…26

LS: En 2013, j’ai écrit une lettre à Miguel de Cervantès, en feignant d’être révoltée par le sort qu’il avait réservé au Quichotte, son anti-héros magnifique, son rêveur invétéré, son utopiste.

KS: Lors d’un entretien autour de ce livre 7 femmes publié chez Perrin, vous avez pu affirmer: « l’admiration [est] selon moi la meilleure voie d’accès aux œuvres des autres, quand elle n’est pas aveuglement béat. Il suffit de lire les lettres de Marina Tsvetaeva et Boris Pasternak pour constater combien l’admiration qu’ils se portent fait de l’un le plus sensible lecteur de l’autre ».27 Considérez-vous que vos portraits ici soient au fond des « lettres » d’une lectrice admiratrice?

LS: Bien sûr, mais je considère aussi que ces portraits font un peu le portrait de moi. Ou plutôt ils constituent ce que j’ai envie d’appeler ma biographie imaginaire. Mais chez chacune de ces femmes, il y a aussi cela qui n’est pas moi et qui m’enchante parce que cela n’est pas moi.

KS: Avec cet ouvrage consacré à 7 femmes emblématiques de la littérature, vous nous rappelez que, dans les lettres à sa mère, Sylvia Plath se disait enfin maîtresse d’elle-même et délivrée de l’ascendant que Ted exerçait sur elle. « En vérité, » précisez-vous, « elle ment ». De manière générale, les mensonges sont-ils réservés aux lettres familiales? Pensez-vous que ce genre de texte adressé soit le lieu ou un lieu de prédilection pour l’élaboration d’images de soi un peu fausses?

LS: Récemment, en faisant de l’ordre dans mon appartement, je suis tombée sur un paquet de lettres sur lesquelles j’avais écrit « trésor maman ». C’est un paquet que j’avais trouvé à la mort de ma mère, et dans lequel elle avait mis toutes les lettres de moi et mes cartes postales… Dans ces lettres que j’ai relues, il y a beaucoup de mensonges. Mais ce sont des mensonges amoureux. Je dis: Tout va bien, maman chérie. Tout roule. Ne t’inquiète de rien maman chérie. Je vais super bien. Avec de temps en temps, pour faire vrai, l’aveu d’un petit souci.

KS: Votre préface à 7 femmes fait appel à des marqueurs d’adresse ou d’interaction, comme « je vous le demande » et « je vous dis », qui rappellent la fonction communicative et phatique de l’écriture épistolaire. Si nous admettons que l’énoncé adressé (que ce soit le discours ou le texte) est un espace où peuvent s’exprimer les désirs, les souvenirs, les souffrances et leurs peurs, mais où il est également possible de remettre en cause, de contester et de provoquer, alors l’adresse a une certaine pluri-fonctionnalité. Dans l’adresse, est-ce cette dimension surtout qui vous intéresse?

LS: Tous les moyens sont bons pour donner à la parole écrite l’impact de la parole vive, pour tenter de restituer le vivant, comme le disait Giacometti à propos de la sculpture. Les interruptions, les interpellations, les apostrophes… Tous.

J’aime également tous les procédés qui consistent à arracher un texte à l’univocité, laquelle me semble redoutable pour la pensée. Parler, penser d’une seule voix, et toujours la même, et toujours aux mêmes, me semble dangereux. Que les adresses soient multiples m’enchante - littérairement, poétiquement, philosophiquement et politiquement.

Pour son aide dans la transcription par écrit des propos recueillis, nous tenons à remercier très chaleureusement Fanny Leveau, doctorante en Études françaises à l’Université Western Ontario.

Lydie Salvayre, Pas pleurer (Paris: Seuil, 2014).

Raphaëlle Leyris, ‘La romancière Lydie Salvayre, duelle’, Le Monde, 19 octobre 2017 >https://www.lemonde.fr/livres/article/2017/10/19/lydie-salvayre-duelle_5203063_3260.html> [consulté le 9 mars 2020].

Lydie Salvayre, La Médaille (Paris: Seuil, 1993).

Sabine van Wesemael, ‘Lydie Salvayre et la lutte contre la langue de bois’, dans Jeux de mots - enjeux littéraires, dir. par A. Schulte Nordholt et P.J. Smith (Leiden: Brill, 2018), pp. 122-38 (p. 124).

Ibid., p. 124.

Marie-Pascale Huglo, Le sens du récit. Pour une approche esthétique de la narrativité contemporaine (Villeneuve d’Ascq: Septentrion, 2007), p. 115. Voir aussi, par exemple, Warren Motte, ‘Voices in Her Head’, SubStance, 33.2 (2004): 13-27.

Lydie Salvayre, La compagnie des spectres (Paris: Seuil, 1997).

Marie-Pascale Huglo, ‘La Pythie de Créteil: voix et spectacle dans La compagnie des spectres de Lydie Salvayre’, Études françaises, 39.1 (2003): 39-55 (p. 42).

Ibid., p. 45.

Selon Warren Motte, l’auteure nous invite à comparer aux siens propres les choix narratifs et énonciatifs du narrateur dans son premier roman, La Déclaration, et du personnage du conférencier dans La conférence de Cintegabelle. Warren Motte, ‘Lydie Salvayre and the Uses of Literature’, The French Review, 79.5 (2006): 1010-23 (p. 1021).

Marianne Braux, ‘Le sujet de l’expression dans Pas pleurer de Lydie Salvayre’, Revue critique de fixxion française contemporaine, 13 (2016): 68-78 (p. 68).

Lydie Salvayre, Marcher jusqu’au soir (Paris: Stock, 2019).

Lydie Salvayre, La conférence de Cintegabelle (Paris: Seuil, 1999).

Zuzana Malinovská, Puissances du romanesque (Clermont-Ferrand: Presses universitaires Blaise Pascal, 2010).

Brigitte Louichon, ‘Lydie Salvayre: “Parler au nom d’Olympe”’, Nouvelles écrivaines: nouvelles voix?, dir. par Nathalie Morello et Catherine Rodgers (Amsterdam: Rodopi, 2002), pp. 309-25 (p. 313).

Lydie Salvayre, 7 femmes (Paris: Perrin, 2013).

Salvayre, Marcher jusqu’au soir, p. 71.

Huglo, Le sens du récit, p. 115.

Lydie Salvayre, La Compagnie des spectres (Paris: Seuil, 1997), p. 32.

Salvayre, Marcher jusqu’au soir, pp. 71-72.

Ibid., p. 112.

Ibid., p. 101.

Ibid., p. 101.

Ibid., p. 9.

Lydie Salvayre, ‘Les rêves de votre hidalgo sont increvables’, Le Monde, 25 juillet 2013, >https://www.lemonde.fr/livres/article/2013/07/25/les-reves-de-votre-hidalgo-sont-increvables_3453462_3260.html> [consulté le 9 mars 2020].

Julie Clarini, ‘Folles d’écrire: les femmes remarquables de Lydie Salvayre et d’Audrey Fella’ (entretien), Le Monde: Le Monde des livres, 18 avril 2013 >https://www.lemonde.fr/livres/article/2013/04/18/folles-d-ecrire-les-femmes-remarquables-de-lydie-salvayre-et-d-audrey-fella_3161780_3260.html> [consulté 9 March 2020].


Details

Author details

Schwerdtner, Karin