Francosphères

Une danse de funambule Transpositions in art, text, and language

Une âme claustrée

Francosphères (2021), 10, (1), 125–141.

Abstract

Une danse de funambule Transpositions in art, text, and language

Une âme claustrée

Écrire un texte à partir d’une œuvre d’art, c’est exécuter une danse de funambule sur ce fil qui relie l’homme à l’homme depuis l’instant où le regard, pour la première fois, fut interpellé par le sens du beau.

Mais pour accomplir ce numéro d’équilibriste, encore faut-il savoir dans quelle œuvre s’aventurer ; et par quels moyens entrer dans les lieux secrets qui les habitent. Comment restituer l’émotion que l’on ressent devant le silence absolu des sarcophages, les larmes vertes et grises d’une céramique de thé, les premières traces de l’écriture humaine sur des tablettes qui nous parlent à des millénaires de distance ? Comment dire ce qui en nous s’agenouille devant la splendeur ?

En parcourant le musée, j’ai retrouvé - et ce n’était pas un hasard - celle qui se manifestait à moi depuis quelque temps déjà, qui semblait m’appeler, ou plutôt m’ordonner de me mettre à son service. Dès que je lui ai fait face, l’évidence était là : c’était elle, et pas une autre : elle, La monomane de l’envie, ou la Hyène de la Salpetrière. Pas de dérobade possible devant ce regard-là. Cette expression qui dit, viens, approche, si tu l’oses.

Et donc, j’ose. Je m’approche.

Si c’est ce tableau-ci, plutôt qu’un autre, qui m’a parlé si fort, c’est parce qu’il accomplit en une image ce que fait l’écrivain sur des centaines de pages : il crée une fiction. Il raconte une histoire. Ou plutôt, il incite celui ou celle qui le regarde à reconstituer l’histoire du personnage, chacun à sa manière. Les questions que l’on se pose en regardant le tableau sont les mêmes que celles que se pose l’écrivain au début d’un roman, lorsqu’il rencontre son personnage pour la première fois : qui est-elle ? Quelle est cette rancœur qui l’habite ? Quel est le passé qui l’a menée jusque là ? Ce n’est pas un instant figé sur un visage: c’est le début d’une fiction qu’écrit le peintre et que poursuivent tous ceux qui le regardent. Si l’on pouvait capter toutes ces pensées, l’on aurait un roman-fleuve, peut-être une sorte de conte tel que l’aurait écrit Italo Calvino, où chaque chapitre reprendrait l’histoire de cette femme, recomposée, recommencée, à l’infini.

Je me suis dit que c’était l’occasion pour moi de m’engager sur cette passerelle, ce passage, entre peinture et écriture - et donc de faire mon numéro d’équilibriste. En explorant le même sujet que le peintre, je tenterais aussi, peut-être, de percer la mystérieuse genèse d’une fiction.

Voici donc, en quelques pages, l’histoire de cette femme, telle qu’elle m’est inspirée -hommage à Géricault.

Elle entrouvrit la fenêtre en s’efforçant de ne pas faire de bruit, mais le châssis gonflé par l’humidité et d’anciennes moisissures râla, refusant de céder à la glaciale curiosité de cette femme et d’exposer quiconque ferait l’objet de sa surveillance aux miasmes de ses pensées.

Vis-à-vis d’elle, les fenêtres de l’immeuble voisin s’ouvraient comme des blessures dans le ventre des vies humaines. Chaque fenêtre livrait une différente intimité qui était, pour cette vieille, un objet de ressentiment. Chaque instant lui offrait une danse rituelle dont elle était exclue, et qu’elle surveillait depuis son minuscule appartement avec une patience d’araignée malade.

Une danse, oui ; puérile, futile, stérile. Des hommes et des femmes et des enfants et des chiens et des vieux, tous occupés, occupés à vivre sans que rien ne les y autorise. Elle les connaissait par cœur mais continuait de les observer pour déceler en eux des signes de fatigue ou d’usure. Elle voulait savoir jusqu’où allait leur effroyable banalité. Elle voulait se vautrer dans leurs rires de singes savants, dans leurs mamours ridicules, dans leurs portées si laides que la passion maternelle qu’elles provoquaient demeurait, pour la vieille, parfaitement inexplicable.

Accroupie, embusquée, à l’affût, elle passait sa journée devant ce spectacle qui ne la distrayait nullement mais au contraire faisait croître dans son corps un noyau douloureux qui avait fini par ressembler à une tumeur. Au début, capturée par une immobilité guetteuse, elle se contentait de les regarder en bougonnant, s’énervant de leurs habitudes, des vétilles qui les préoccupaient. Mais les années passèrent. Ces habitudes et ces vétilles grossirent et s’enflèrent jusqu’à occuper, dans son cerveau, une place démesurée. Elles devinrent une glèbe d’où poussa une rage inconnue et tenace, nourrie par ce venin insidieux qu’est l’envie.

L’envie, oui : elle se multiplia et se fit lourde comme une grossesse bien trop tardive. Elle la rongea et l’évida de l’intérieur pour remplacer ses organes par des cellules dévoreuses qui ne laisseraient bientôt d’elle qu’une coque à l’apparence humaine, abritant un monstre nourri d’exécration.

Elle en avait peu à peu acquis les contours : ses épaules s’étaient rehaussées et repliées comme pour se recroqueviller autour de la tumeur ; sa tête, tassée sur son cou de sorte que se dernier avait disparu, s’était avancée dans une posture de rapace surveillant sa proie ; sa bouche arborait un semblant de sourire figé qui, encadré par les plis reliant les narines aux commissures des lèvres, devenait un rictus cruel, lui-même accentué par le froncement des sourcils quasi inexistants et le désordre d’un front plissé par l’aversion.

Mais ce qu’on voyait par-dessus tout, c’étaient ses yeux. D’un noir plus que noir, d’un noir de mine creusée au plus profond des ténèbres humaines, d’un noir de velours hérissé d’aiguilles, d’un noir de cœur fermé, d’âme claustrée, d’esprit séquestré, ses yeux exprimaient sans détours sa répulsion envers les autres, tous les autres, sans exception aucune, une répulsion hantée et obsédée par une seule question : pourquoi eux ?

Tel était le fondement de l’envie : pourquoi eux, qui ne méritaient rien du tout, et pas moi ? L’œil les longeait, les traversait, les ardait ; il les dépouillait de leurs peaux comme de leurs vertus ; il ne voyait d’eux que le plus méprisable ; et en même temps il y avait, recluse au fond de sa pensée, cette jalousie, terrible, précisément de ce qu’elle croyait si fort mépriser.

La femme du premier, par exemple. La vieille la voyait, qui dormait encore à midi, les rideaux de sa chambre ouverts comme si elle voulait se donner en spectacle. Et quel spectacle ! Un corps lisse et plantureux, luisant blanc dans la pénombre, affalé dans le lit aux draps froissés, un sein et une cuisse découverts, même enflure moelleuse exigeant que l’on y plonge les dents. Des cheveux longs et noirs, on aurait dit une Marie-Madeleine qui aurait oublié l’enseignement de Jésus et qui voudrait, même dans le sommeil le plus profond, attiser le désir des hommes. Les yeux clos mais les paupières frémissantes et la bouche entrouverte sur des rêves innommables, on pouvait facilement deviner à quoi rêvait cette femme, quelles rencontres interdites, quelles passions faciles, quelles positions coupables, il suffisait d’un peu d’imagination pour savoir ce qui se passait sous cette vêture de beauté. Elle voyait bien, la vieille, les hommes qui défilaient sous sa fenêtre, qui y lançaient des regards gloutons, qui franchissaient la porte avec des mines de lièvres coupables ; et c’était seulement là que la femme tirait les rideaux, comme pour interdire à la vieille le théâtre de ses ébats alors même que cela devenait enfin intéressant…Et quand elle consentait à rouvrir les rideaux, une telle lassitude dans ses gestes, ses bras ronds, son regard voilé…Parfois, elle retournait dans son lit et là, comme si elle n’en avait jamais assez, comme si ses insatiables appétits la poursuivaient de jour et de nuit, là, sous les yeux de la vieille, elle se livrait à elle-même, la main glissée en ces lieux trop explorés…

La vieille tremblait de rage, mais ne pouvait détacher les yeux de ce corps lustré par la passion. Pourquoi elle qui ne méritait rien du tout, cette traînée, cette salope, pourquoi tant d’hommes cherchaient sa couche alors que la vieille, elle… Ratatinée, desséchée, dévêtue par le temps et non par une main d’homme, violentée par l’âge et non par un corps d’homme, condamnée à demeurer aux abords de la vie, éternelle spectatrice rongée par - non, elle ne le dira pas, mais elle sait ce qui lui manque et ce qui la ronge : le désir.

Et puis, il y avait la famille du troisième. L’homme était plombier, Dieu du ciel, armé de sa ventouse pour déboucher les lieux d’aisance dont il devait traîner l’odeur dans les moindres replis de son corps, et pourtant il avait une femme, et trois enfants dodus comme des dindons et pas plus futés, et un chien complètement idiot qui accueillerait un cambrioleur avec une joie frénétique, et ils riaient ! Qu’est-ce qu’ils pouvaient rire, le jour, le soir, en semaine, le dimanche, on aurait dit qu’aucun souci ne les effleurait, que les tristesses s’arrêtaient à l’extérieur de leur porte, que leur imbécillité les rendait imperméables aux tracasseries du quotidien ; et ce qu’il leur restait alors était - le bonheur. Ce bonheur qui, à elle, pourtant si intelligente et capable, avait été refusé - ni mari, ni amant, ni enfant, ni argent - c’était eux qu’il avait choisi de visiter ! L’œil noir avait beau les fusiller, ils ne succombaient pas. Revenaient, au matin, avec le même rire et la même vacuité.

Et puis l’autre vieille, celle du rez-de-chaussée. Sans doute avaient-elles toutes les deux le même âge. Mais l’autre vieille, pensait-elle à partager avec celle-ci une amertume commune, la même moquerie des autres ? Échangeait-elle un regard avec son vis-à-vis, une sorte de complicité de fin de vie, nourrie par la rancune, certes, et néanmoins porteuse d’une obscure et paradoxale sympathie ? Mais non, elle sympathisait avec les voisins de l’immeuble, elle leur rendait de menus services qu’ils lui rendaient en double, elle partageait ses sourires et ses gâteaux, sa laideur et ses prières ! Peut-être aspirait-elle à un avenir de sainte après son décès, oubliant qu’il n’y avait pas d’après, ma bonne dame, ce qui l’attendait, comme nous tous, était une fin au fond d’un trou à la merci des asticots, alors à quoi bon toutes ces minauderies, on se le demande, ces minuscules vertus tremblées, ces pliages en quatre pour aider les autres ? N’était-elle pas tout aussi seule, tout aussi vieille, tout aussi décrépite, tout aussi mortelle ? Pourquoi les gens ne fuyaient-ils pas en la voyant? En quoi était-elle plus ragoûtante ? Sa vieille carcasse était-elle plus parfumée ? Ses rides moins prononcées ? Ses yeux plus sereins juste parce qu’ils étaient bleus et non noirs ? Plus que tous les autres, elle était détestable. Détestable parce que… l’opposée diamétrale, le revers de la médaille, l’envers du miroir… Ce qu’aurait pu être la vieille guetteuse si elle avait eu - la bonté.

Et puis, il y avait les gens du quatrième. Par les grandes verrières des trois appartements qu’ils avaient réunis en un seul, la richesse et l’opulence s’étalaient avec leur habituelle indifférence envers les moins nantis. Tentures de brocard, tapis persans, Aubusson aux murs, meubles Louis XVI - dommage que le sort de celui-ci ne leur était pas réservé, se disait-elle, il y a des peines capitales qui se perdent, ils ne méritaient pas mieux que d’être tirés sur une claie vers la guillotine ou mieux, la potence, parce que finalement la révolution n’était pas parvenue à ôter les privilèges des riches, rien ne parviendrait à ôter les privilèges des riches ni leurs pouvoirs, ils flottaient au-dessus de la masse et baissaient à peine les yeux pour voir les insectes qui grouillaient à leurs pieds, ils pouvaient tout se permettre, se faire livrer par des traiteurs des plats plus appétissants les uns que les autres, des mets auxquels la vieille n’avait jamais goûté, des vins, des sucreries, des crèmes, des pièces montées, le tout enrobé d’or et fleurant bon l’argent. Après avoir contemplé tout cela, elle se retournait vers son appartement vétuste et se sentait de nouveau assaillie par l’humidité et la pourriture, le dénuement et le désagrégement, elle voyait l’impitoyable progression de la désuétude, et quelque chose en son cœur flanchait. Ce qu’elle n’avait jamais eu, ils l’avaient, eux, à l’excès - la richesse.

Et ainsi égrenait-elle le chapelet de ses manques. Et ainsi confortait-elle en elle-même, de jour en jour, la certitude d’avoir été lésée par ces gens. Ainsi avait-elle acquis ce regard de cruauté lucide et de mante religieuse que tous, autour d’elle, craignaient. Dans le quartier, on la traitait de sorcière. Elle était consciente des gestes de méfiance, des reculs instinctifs, des murs que ceux qu’elle croisait érigeaient en sa présence.

Comment la vieille avait-elle sombré dans cette spirale d’envie ? Comment le geste passager d’écarter le rideau pour voir ce qui se passait dans l’immeuble d’en face était-il devenu ce besoin irrésistible, cette drogue, cette obsession ? Elle avait après tout été quelqu’un d’assez ordinaire. Ses jours avaient été, comme ceux d’en face, emplis de gestes quotidiens sans grand intérêt. Elle avait été emportée par le flux des choses banales, se pliant aux exigences de la vie sans trop y réfléchir. Mais ensuite, ses certitudes s’étaient effritées.

Le visage dans le miroir, d’abord. Il y avait eu quelques brèves années où la jeune fille au visage quelconque était devenue une femme avec quelque chose de plus que la beauté : l’intelligence. Son regard avait acquis une acuité qui la démarquait du lot. Une perception qui lui permettait de franchir les masques pour déceler ce qui, chez les gens, les rendait uniques et perfectibles. Dans le miroir, elle voyait un visage étonnamment vivace et perspicace, qui ne ressemblait à aucun autre. Cela lui conférait, à ses propres yeux, une sorte de beauté. Elle avait cru, pendant ces quelques brèves années, qu’elle pourrait ainsi attirer l’attention, créer des liens et … oui, disons-le, charmer… séduire. Elle mesurait la distance qu’il y avait entre l’insipidité des jeunes femmes de son âge et sa propre intelligence. Percevant le frémissement de curiosité qui se dégageait de son reflet, elle crut que les gens - les hommes - le percevraient aussi et souhaiteraient explorer les contrées dissimulées sous ses abords sévères. Elle ne portait que des robes sombres, nouait ses cheveux de couleur incertaine en un chignon strict et n’utilisait aucun de ces instruments de séduction dont faisaient excessivement usage les femmes ordinaires. Son corps ne transmettait pas de message sensuel, ni ses mots d’invite dissimulée. Mais elle voulait piquer au vif la curiosité des hommes, précisément parce qu’elle n’utilisait aucun des codes habituels. Elle se prépara à jouer un jeu de séduction très différent, où l’énigme serait la source et le but de l’attirance : elle comprenait précisément le mystère que chacun représentait pour l’autre.

Le regard des hommes l’effleura certes, s’arrêta un instant. Mais ensuite, il s’éloigna.

Personne ne s’arrêta suffisamment longtemps pour découvrir ce qu’il y avait derrière ces yeux peut-être trop perçants, ces lèvres peut-être trop pincées. Les yeux glissaient vite vers des chairs plus offertes, des mines plus avenantes, des formes plus accortes. Bientôt, on ne la vit plus.

Un jour, elle se regarda dans le miroir et elle ne rencontra pas la jeune femme curieuse d’avant, mais une femme déjà âgée, dont le visage trahissait la désillusion.

Un pli se creusa entre une narine et la commissure de ses lèvres. Puis un autre. Ses sourcils se froncèrent. Son front se plissa. Du jour au lendemain, le visage intéressant devint un visage marqué. La jeunesse disparut sans qu’elle y prenne garde. La jeunesse qui ne se retient pas, qui n’est pas de notre fait mais un passage, mais une erreur de parcours, mais un hasard si vite perdu… Du jour au lendemain, elle devint vieille. Elle avait à peine quarante ans qu’elle disparut du regard des autres. Pas de place pour le désir, pour la passion, pour l’amour, pour le bonheur, pour la richesse. Pas de place pour la maternité. A peine quarante ans, et la vie, déjà, l’avait dépassée et abandonnée.

Les années glissèrent, de plus en plus monochromes, avec leur cohorte de stigmates qui s’imprimaient cruellement dans sa chair. Elle eut cinquante ans, puis soixante. Ce qu’elle comprit, avec la vive intelligence dont elle avait été dotée et qui ne lui avait servi à rien, c’était qu’il y avait désormais un fossé entre les autres et elle. Si les hommes l’avaient fui, ce n’était pas parce qu’il lui manquait quelque chose à elle, mais parce qu’ils étaient insuffisants. Et les femmes acceptaient de jouer le jeu, de se faire plus bêtes qu’elles ne l’étaient, de se réduire volontairement à peu de chose, à rien du tout, à moins que rien, car elles ne souhaitaient ni être les égales des hommes ni les dépasser. Elles se contentaient de l’attrait de leur corps pour séduire puisque les hommes ne voulaient rien de plus. Rien de plus qu’un joli visage et un corps voluptueux et une chair offerte et un cerveau abandonné et un trou utilisé et rien d’autre, rien d’autre, elles pourraient être décervelées que les hommes y trouveraient encore leur compte.

A partir de ce moment, elle n’éprouva envers le monde que du mépris. Elle comprit que les gens, autour d’elle, ne méritaient pas ce qu’ils possédaient, et qu’ils passaient leur vie à usurper ce qui appartenait à d’autres. Tout ce qui lui revenait de droit, à elle, la beauté, l’argent, l’amour, le désir, le bonheur, tout cela, ils le lui avaient volé. Si son monde était aussi vide, c’était que des voleurs de vie l’entouraient. Elle les surveillait en frémissant de rage. Tout ce qui vous entoure est à moi, leur disait-elle en pensée. Rendez-moi ce que vous m’avez pris !

Et ainsi se consolida sa rancœur. Elle se réfugia dans la haine.

Elle se barricada dans l’envie.

Elle y trouva une satisfaction étrange. Elle y trouva son compte.

Ce fut seulement ainsi que la vie lui devint supportable. L’envie devint son alliée, sa consolation. Elle s’imagina qu’elle avait été dépossédée de tout. Elle bâtit son château de manques avec la puissance de sa rancœur et de sa créativité. Chaque journée passée à observer ses voisins apportait de nouvelles pierres à son édifice. Leurs biens, leurs époux, leurs enfants. Leurs rires, leur partage, leur histoire. Leurs jours, leurs nuits, leur temps. Tout ce qu’ils avaient et qui aurait dû lui revenir de droit. Tout ce qui leur conférait une vie tandis qu’elle était condamnée, elle, à n’être qu’un fantôme invisible, léchant vainement la pluie sur la vitre sans étancher la moindre de ses soifs.

A force de les surveiller, son regard se fit plus acéré. Il devint pareil à un regard de hyène. Il perça, creusa, fouilla. Il furetait dans les moindres recoins des êtres, tentait de peler leur peau pour voir s’ils ne cachaient rien au-dessous, encore autre chose qu’ils lui avaient volée, d’autres privilèges usurpés, il se glissait sous les robes, sous les chemises, sous les lits, sous les ongles, il voulait tout saisir pour parfaire sa propre misère, son propre miracle de haine.

Il se passa alors quelque chose d’étrange. Ses yeux se fixèrent si cruellement sur les objets de son envie qu’ils se mirent à larmoyer. Elle les essuyait avec un tissu rugueux, refusant de perdre une seule particule de ces vies inutiles. Ils finirent par exsuder une sorte de suppuration. La lumière les brûla, les fusilla. Lorsqu’un film jaunâtre lui brouilla la vue, elle les lava à l’eau dix fois par jour pour continuer de regarder. Mais au bout d’un temps, elle ne s’en préoccupa plus et laissa couler la matière graisseuse qui teignait le monde d’encore plus de laideur.

Enfin, un jour, ses yeux pleurèrent des larmes de sang.

Le jour est fini. Le spectacle est clos. La boîte de Pandore a mystérieusement récupéré ses vertus et ses vices, ses déchets, ses promesses et ses menaces. Rideaux et volets se referment. La vieille soupire, anéantie par toutes ces vies qui lui échappent, qui lui résistent, qui la refusent. Plus que jamais, elle est incarcérée en elle-même. Dans sa folie, les seules lueurs sont ces instants où elle se perd dans la vie des autres, où elle se les approprie en leur injectant son jus toxique.

Curieusement, cet instant précis où les portes se referment et où les cœurs se claquemurent creuse en elle un trou dans lequel s’engouffre un bref, mais puissant regret. Un vacillement de ses certitudes, une fragilité incongrue dans la carapace pourtant épaissie par des décennies de haine. L’envie, passagèrement, se transforme: ce n’est plus la jalousie méprisante qui est sa perpétuelle compagne mais un autre sentiment, retourné vers elle-même, de vide et de solitude exigeant d’être dissipé; une autre émotion qui la pousse à demander asile, le cadeau d’un sourire, l’éphémère tentation de l’amour. Le froid l’envahit, se concentre autour de son cœur, se resserre sur cet organe plus vieilli encore que le reste de son corps. Le froid, les humidités moisies de ses lieux abandonnés, la tristesse démunie de tant d’heures gaspillées.

Tandis que l’obscurité s’installe sur ses épaules, ses yeux perdent de leur tranchant, son sourire devient moins aigu. Soudain se dessine en elle l’ombre d’une vieille femme trahie par la vie, et qui n’a plus aucun recours. Soudain se profile la seule évidence qui lui demeure, dans une terrible lucidité - celle de la mort.

Mais l’instant d’après elle se ressaisit. Elle est une survivante. Elle ne se laissera vaincre, ni par le regret, ni par le remords.

Elle tourne le dos à la fenêtre et se dirige vers sa chambre. Elle y rencontrera des rêves dans lesquels nous ne nous aventurerons pas. La nuit, le sang qui s’écoule de ses yeux dessine sur l’oreiller de longs tentacules mortifères.

Théodore Géricault, La Monomane de l’envie

https://www.mba-lyon.fr/fr/fiche-oeuvre/la-monomane-de-lenvie

That look, as if to say, do not even think it, definitely do not ask, I have enough, thank you very much, to cope with and your prodding and prying will make no difference, your questions will not help me, help me to butter the bread or wash the whites or turn the manure, your questions and my reluctant answers will only help you to note my reluctance, to note my stoicism, you’ll call it, stoicism as though the years of keeping going, buttoning up or tightening belts, are to be admired, and you do admire me, from afar, for doing what I do, in the same way that you would admire someone who does something that you would never want to do - or is that pity… do not pity me, I have enough thank you very much, do not even think it, with that look.

Ce regard ! Comme s’il disait : « N’y pensez même pas. Ne me posez surtout pas de questions. J’en ai assez. Merci beaucoup. Votre attitude intrusive n’y changera rien. Vos questions ne m’aideront pas non plus. Ni à beurrer le pain ni à laver le linge ou remuer le fumier. Ni vos questions ni mes réponses hésitantes ne vous seront utiles, sinon à constater mon hésitation. Constater mon stoïcisme. Vous l’appellerez ainsi : du ‘stoïcisme’. Comme si ces années où il a fallu persévérer, garder le silence ou serrer la ceinture étaient dignes d’admiration. Et vous m’admirez. De loin. Pour ce que je fais. De la même manière que vous auriez de l’admiration pour quelqu’un qui fait ce que vous n’accepterez jamais de faire. A moins que ce ne soit de la pitié… N’ayez jamais pitié de moi. Merci beaucoup. N’y pensez même pas. J’en ai assez de ce regard ».

Portrait of a Woman Suffering

In the fixed glim of a gaze turned forever elsewhere as if there could be in shadows some comfort; in rut-deep lines that run on boringly to the same places as familiar as a room you can’t afford to leave and which becomes somehow shabbier each time you open your eyes to it each time more like home and more like a touch you just can’t bear; in eyes that show nights when you are kept from sleep like a wasp at a window that’s been painted shut; in a smile worn thin like the heel of a sock - there’s nothing, really, to be learnt except that pain doesn’t always have a point.

Portrait d’une femme souffrante

Dans la lueur immobile d’un regard à jamais tourné vers l’ailleurs comme s’il y aurait dans les ombres un semblant de confort ; dans les lignes enlisées qui s’étendent fastidieuses aux mêmes endroits aussi familiers qu’une chambre que tu n’oses quitter qui paraît curieusement plus négligée chaque fois que tes yeux se dessillent chaque fois ce sentiment d’être chez toi comme un contact que tu ne peux supporter ; dans tes yeux qui racontent les nuits où tu perds sommeil comme une guêpe contre une fenêtre condamnée ; dans ton sourire usé comme le talon d’une chaussette - il n’y a vraiment aucune leçon à en tirer sinon que cette souffrance ne fait pas toujours sens.

La monomane de l’envie

Amaleena says Ananda says we’re to write about a painting: ‘Try to create a stream of consciousness, not stopping to analyse your words.’ My mind goes blank. I haven’t seen the painting yet. Amaleena says Ananda says she was asked to do the same thing at the Muzay-Dey-Bowes-Ar. I wonder did her mind go blank. It was probably different for her. Of course it was different for her. Sure, isn’t she a writer? And wasn’t she in the Muzay-Dey-Bowes-Ar and all? Wherever that is. France?

I’ve never been to France. Furthest I’ve been is Durham town. It’s not far from home, but when you’ve your hands full… I sit in Durham town now. In this carpeted room. Where Amaleena says Ananda said that she sat in a room in France and just wrote about a painting.

Beside me, all around me, they scratch and tap their words like mice in the attic when you can’t sleep and darkness closes in. It’s different for them. Them and their words free-flowing to fingers primed for tapping and scratching. These old hands haven’t held a pen since schooldays.

I was good at school, I was. No bulbous knuckles and earth-split fingernails then. Just a home-spun dress and brown leather shoes I took off as I walked home. And a pencil pared by my father’s penknife, the one he kept on the mantlepiece by the pipe he’d smoke of an evening. He’d cut tobacco with his blade and stuff it into his pipe, setting a match to it and puff-puffing while we’d wait to hear what he was going to say next. Of an evening by the fire when he’d have cleaned off the soot. Before the explosion down the mine. The one they sing about at Trimdon.

I was good at school, I was. But I gave it up the day of the explosion. I remember Samuel Sweet next door pulled up to the school gates with his horse and trap - I could see him from where I sat by the window. I watched him climb down off the trap and tie his horse to the gatepost. I knew there was something up, for he was wearing his boots. And Samuel Sweet never wore his boots into town.

Next thing was, the master was calling for me to come out of the classroom. You could tell straight up it were bad news for he wouldn’t look me in the eye.

‘Men and boys left home that morning’, so the song goes, ‘for to earn their daily bread.’ That’s true enough. My Dad and my brother James. I saw them off as I held the baby and my Mam was putting dough in the oven to bake. ‘Little thought before the evening, they’d be numbered with the dead…’

Tap, tap, scratch, scratch. Them and their auld words. And their education. Ah look. I don’t begrudge it them. Only I wish I’d had a bit more of it myself.

‘La monomane de l’envie’, I write on my blank page. That’s what the painting is called. By Géricault. Amaleena wrote it on the blackboard then passed the picture round on sheets of paper for us to look at. ‘La Hyène de la Salpêtriere’, she wrote. ‘Insane Woman’, she translates, ‘the Hyena from Salpêtriere’. Wherever that is.

I look her in the eye, this woman. I do not think that she’s insane. And I don’t like them calling her names. I look at her, and I see me, I do. And women like me. Knobbled knuckles, earth-split fingernails and all. Dark clothes to cover flesh and eyes red-rimmed from darning in the dark. But there’s a light on too. Right there behind the place where eyes become brow. Where memory burns in words she’ll neither scratch nor tap.

But that Géricault fellow. He’s like the school-master, he is. I wonder what bad news he’s got for her. Why he cannot look her straight in the eye.

Amaleena dit que, d’après Ananda, nos textes sont censés porter sur un tableau : « Essayez de créer un flux de conscience, ne vous arrêtez pas pour analyser vos mots ». J’ai un blanc. Je n’ai pas encore vu le tableau. Amaleena dit qu’Ananda a vécu la même expérience au « Muzé-Dé-Bo-Zar ». Je me demande si elle aussi a eu un blanc. C’était probablement différent pour elle. Bien sûr que c’était différent. N’est-elle pas une écrivaine ? Et puis n’a-t-elle pas été au « Muzé-Dé-Bo-Zar » et tout ? Je ne sais pas où c’est. En France, peut-être ?

Je n’ai jamais été en France. Le plus loin où j’ai été, c’est le centre-ville de Durham. Ce n’est pas loin de chez moi mais quand vous êtes débordée…J’y suis maintenant, au centre-ville de Durham. Dans cette pièce couverte de moquette. C’est ici qu’Amaleena nous dit qu’Ananda s’est une fois trouvée dans une chambre en France et qu’elle a tout simplement écrit un texte à propos d’un tableau, comme si de rien n’était.

A mes côtés et tout autour, ils grattent et tapotent sur leurs claviers comme des souris que vous entendez la nuit dans le grenier, quand vous perdez sommeil et que l’obscurité se referme sur vous. Pour eux, c’est différent. Eux et leurs mots qui s’écoulent de leurs doigts prêts à gratter et tapoter. Ces vieilles mains n’ont plus tenu de stylo depuis les années d’école.

Oui, j’étais bonne à l’école, moi. A l’époque, les articulations de mes doigts étaient maigrichonnes et mes ongles pas encore abîmés par le travail de la terre. Je portais une robe faite à la main et des chaussures en cuir marron que j’avais tendance à enlever. Je rentrais à la maison pieds nus. J’avais aussi un crayon taillé avec le canif de mon père, celui qu’il gardait sur la cheminée, près de la pipe qu’il fumait parfois le soir. Il coupait le tabac avec la lame et le fourrait dans la pipe, puis il en rapprochait une allumette et tirait des bouffées pendant qu’on attendait de voir ce qu’il allait dire. C’était le soir près du feu, une fois qu’il avait ramoné la cheminée. C’était avant l’explosion de gaz dans la mine de charbon à Trimdon, la catastrophe de mon enfance qu’on chante encore au village.

Oui, j’étais bonne à l’école, moi. Mais le jour de l’explosion, je l’ai abandonnée. Je me souviens de notre voisin Samuel Sweet arrêtant son cheval et sa charrette devant les portes de l’école - je le voyais de ma place assise, près de la fenêtre. Oui, je l’ai vu descendre de la charrette et attacher le cheval au montant des portes. Je savais qu’il s’était passé quelque chose car il portait ses bottes. Et Samuel Sweet ne portait jamais ses bottes en ville.

Ensuite, le maître d’école m’avait demandé de quitter la classe. J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’une mauvaise nouvelle car il ne supportait pas de me regarder dans les yeux. « Ce matin-là, les hommes et les garçons ont quitté la maison pour gagner leur morceau de pain », dit la chanson. C’est plutôt vrai. Je revois mon père et mon frère James. Au moment où ils partaient, je tenais le bébé dans les bras et ma mère mettait la pâte au four. « Jamais les hommes et les garçons n’auraient pensé, le soir venant, qu’ils seraient parmi les défunts ».

Les tapotements et les grattements continuent. Rien à faire d’eux et de leurs mots désuets. Et de leur éducation. Enfin. Je la leur laisse volontiers. J’aurai juste aimé en avoir un peu plus pour moi-même.

« La monomane de l’envie ». Je note sur la page blanche. C’est le titre du tableau. Signé : Géricault. Amaleena l’a écrit sur le tableau noir et blanc puis elle a fait circuler l’image reproduite sur des feuilles de papier pour que nous puissions la regarder. Elle a écrit : « La Hyène de la Salpêtrière ». Traduction : « Une Femme folle : la Hyène de la Salpêtrière ». Je ne sais pas où c’est.

Cette femme, je la regarde dans les yeux. Je ne pense pas qu’elle soit folle. Et je n’aime pas qu’on l’appelle par un sobriquet. Je la regarde et je me vois, oui je me vois en elle. Et je vois les femmes comme moi. Avec ces doigts aux jointures bosselées, ces ongles abîmés par le travail de la terre. Des habits sombres pour couvrir la chair et des cernes rouges à force de raccommoder des vêtements dans le noir. Mais il y a aussi une lumière. Juste là, derrière l’espace qui sépare les yeux des sourcils. Là où la mémoire s’embrase dans des mots qu’elle ne pourra jamais gratter ni tapoter.

Mais ce camarade Géricault ! Oui, il me rappelle le maître d’école. Je me demande quelles mauvaises nouvelles il lui apporte. La raison pour laquelle il ne peut pas la regarder droit dans les yeux.

Edvard Munch, The Scream

https://www.nasjonalmuseet.no/en/collection/object/NG.M.00939

Le Cri

A backdrop of blood Colours this experience Of a life never lived As my body separates Disintegrates Sheds Flows And I hold on To my head Made heavy With sensation Imprinted with Words That I struggle To voice.

Le Cri

Du sang comme toile de fond Imprégnant la traversée De cette vie non vécue Alors que mon corps se divise Se désintègre Change de peau Se répand Et je m’accroche À ma tête Désormais lourde De sensations Marquée De mots Que je peine À prononcer.

The Bleeding Woman

There is a scream trapped inside of me, involuntarily

My mouth mute and my body reeling, scratches on my legs

To evidence feeling, a wordless brute, my mind peeling

Let me out of myself to return to myself - from Sheol to soul

From nothing to whole, from hurting to healing.

La femme en sang

Il y a un cri piégé en mon for intérieur, à mon insu

Ma bouche est cousue, mon corps vacille, mes jambes entaillées

Sont la preuve que je sens, brute muette, mon esprit s’écailler

Laisse-moi me quitter pour retourner à moi-même - de Shéol à mon âme

Du rien au tout, de la souffrance à la rémission.

Lucien Freud, Queen Elizabeth II

https://arthive.com/lucianfreud/works/379692~Her_Majesty_Queen_Elizabeth_II

Lips rule straight: The firm, pursed. The crown only connects With the cross, the sparkle, the cultured pearls. Heir curls to a heart, worn Flat on one’s brow. Our eyes averted, Fail to betray. Anything. Anyone? Amused? Lèvres d’un règne en ordre: La Firme est pincée. La couronne tisse ses seuls liens Avec la croix, l’éclat, les perles de culture. L’héritier en boucle sur un cœur, porté À plat sur le front. Notre regard se détourne, Incapable de trahir. N’importe quoi. N’importe qui ? Cela vous amuse-t-il ?

All translations by Khalid Lyamlahy