Francosphères

Pour une « langue-monde »

Évolution de la pensée sur les langues et les langages dans l’œuvre d’Édouard Glissant

Francosphères (2022), 11, (1), 71–83.

Abstract

La réflexion sur la langue et le langage a toujours été au centre de l’œuvre d’Édouard Glissant : du « manque » des langues qui caractérise Le Discours antillais (1981) au multilinguisme à partir d’Introduction à une poétique du Divers (1995), en passant par la rencontre féconde entre français et créole ‒bouleversant la langue française ‒ et la « surabondance chaotique » de Tout-monde (1993). Une étude de l’évolution de la pensée de Glissant sur les concepts de langue et de langage nous permet d’esquisser l’émergence d’un rôle inédit de la langue dans la construction du « Tout-monde » glissantien.

The study of language has always been at the centre of Édouard Glissant’s work: from the ‘manque’ of languages that characterizes Le Discours antillais (1981) to multilingualism first explored in Introduction à une poétique du Divers (1995), from the prolific encounter between French and Creole ‒subverting French language ‒ to the ‘surabondance chaotique’ of Tout-monde (1993). An analysis of the evolution of Glissant’s thought on the concept of language allows us to trace the emergence of a new role for language in the construction of Glissant’s ‘Tout-monde’.

Pour une « langue-monde »

Évolution de la pensée sur les langues et les langages dans l’œuvre d’Édouard Glissant

Abstract

La réflexion sur la langue et le langage a toujours été au centre de l’œuvre d’Édouard Glissant : du « manque » des langues qui caractérise Le Discours antillais (1981) au multilinguisme à partir d’Introduction à une poétique du Divers (1995), en passant par la rencontre féconde entre français et créole ‒bouleversant la langue française ‒ et la « surabondance chaotique » de Tout-monde (1993). Une étude de l’évolution de la pensée de Glissant sur les concepts de langue et de langage nous permet d’esquisser l’émergence d’un rôle inédit de la langue dans la construction du « Tout-monde » glissantien.

The study of language has always been at the centre of Édouard Glissant’s work: from the ‘manque’ of languages that characterizes Le Discours antillais (1981) to multilingualism first explored in Introduction à une poétique du Divers (1995), from the prolific encounter between French and Creole ‒subverting French language ‒ to the ‘surabondance chaotique’ of Tout-monde (1993). An analysis of the evolution of Glissant’s thought on the concept of language allows us to trace the emergence of a new role for language in the construction of Glissant’s ‘Tout-monde’.

« mais comment parler, tout ce parler qu’il faut »1

Les réflexions sur la langue et le langage ont toujours été au centre de l’œuvre d’Édouard Glissant, depuis Soleil de la conscience (1956) jusqu’à ses derniers essais, sans oublier son œuvre poétique et romanesque. Une étude de l’évolution de la pensée de Glissant à ce propos nous permet d’esquisser l’émergence du rôle inédit de la langue et du langage dans la construction du « Tout-monde » glissantien.

Lise Gauvin décrit l’œuvre de Glissant comme un « Traité du Tout-Langue »2 et son discours sur les langues et le langage comme une « pensée du Tout-Langue » qui « devient ainsi le lieu commun d’une parole en déplacement ».3 Effectivement, ainsi que l’affirme Celia Britton, c’est « sur la question de la langue que la position de Glissant semble avoir changé de la façon plus dramatique ».4 Dans le temps, la position de Glissant a évolué, passant du double « manque » qui caractérisait Le Discours antillais (1981), comme je le soulignerai dans les prochaines pages, à une rencontre féconde entre le français et le créole qui a inspiré les auteurs des générations suivantes, en dépit d’une utilisation concrète du créole très limitée dans ses ouvrages.5 Dans Tout-monde (1993), les langues surabondent, elles se rencontrent et se mélangent. De plus, à partir d’Introduction à une poétique du Divers (1995), Glissant ébauche une vision inédite des relations interlinguistiques, au travers d’un multilinguisme qui n’est pas lié à la connaissance de plusieurs langues mais à la présence relationnelle de tous les imaginaires que forgent les langues.

Romuald Fonkoua a écrit que « dans l’œuvre de Glissant, le langage est le sujet du langage »6 dans un passage dans lequel il propose une synthèse de l’itinéraire d’évolution de la pensée de Glissant à ce propos, analysant dans le détail son œuvre critique :

Soleil de la conscience est l’expression de la prise de conscience de l’importance des langages. L’Intention poétique pose le problème de la relation entre cette conscience et son objet. Le Discours antillais opère l’analyse du langage en vue de sa rationalisation. Poétique de la Relation soutient la nécessité de l’intercommunication entre les peuples pratiquant différentes langues. Introduction à une poétique du Divers tente une théorisation de cette prise de conscience des langages dans les relations interculturelles. Traité du Tout-monde est une compilation de ces savoirs du langage dans un but didactique.7

Ce parcours de découverte tracé par Fonkoua nous indique déjà des pistes à suivre pour comprendre au mieux le nouveau rôle attribué aux langues et aux langages dans le Tout-monde glissantien. Il me semble qu’il faudrait pourtant aller encore plus loin et lire parmi les traces des essais et de l’œuvre romanesque de Glissant la possibilité d’un « au-delà » de la langue, à la recherche d’une « langue-monde » qui se forme à la croisée des langues, des langages et surtout de leurs imaginaires.

Langues et langages aux Antilles

Dans Le Discours antillais, Glissant établit une différence fondamentale entre la langue, « le moyen d’expression », et le langage, « le mode d’expression, l’attitude collective vis-à-vis de la langue utilisée ».8 Il définit ce dernier comme « une pratique commune, pour une collectivité donnée, de confiance ou de méfiance vis-à-vis de la langue ou des langues qu’elle utilise ».9 La relation entre les deux est à la fois le problème essentiel et le catalyseur de la créativité langagière, car l’« opposition entre une langue dont on se sert et un langage dont on a besoin » oblige à « frayer à travers la langue vers un langage, qui n’est peut-être pas dans la logique interne de cette langue ».10

Le langage se construit ainsi à travers une relation entre les langues, mais celui-ci est également le moteur de cette relation, si l’on pense à la vision que Glissant nous propose de la traduction. Comme l’écrit le poète dans Introduction à une poétique du Divers, « le traducteur invente un langage nécessaire d’une langue à l’autre »,11 ce qui transforme le langage en une sorte d’élément intermédiaire entre les langues, un langage interstitiel qui circule entre les deux langues et qui fait acte de Relation. Glissant ajoute le point essentiel selon lequel « le traducteur ne saurait […] établir relation entre deux systèmes d’unicité, entre deux langues sinon en présence de toutes les autres »,12 ce qui nous mène vers une coprésence de toutes les langues qui est la base du concept sui generis du « multilinguisme » décliné par Glissant.

La recherche d’un langage nous montre ainsi les limites de toute langue, ce qui est d’autant plus vrai aux Antilles où, de la coexistence de deux langues, s’ensuit un manque des deux à la fois. Dans L’Intention poétique (1969) Glissant définit ce manque :

Et c’est à cette absence ce silence et ce rentrement que je noue dans la gorge mon langage, qui ainsi débute par un manque : Et mon langage, raide et obscur ou vivant ou crispé, est ce manque d’abord, ensuite volonté de muer le cri en parole devant la mer.13

Cette impossibilité d’une expression à part entière, qu’elle soit en créole ou en français, est le manque qui marque la parole antillaise, et les propos de Glissant dans Le Discours antillais semblent confirmer une telle vision : « Il est vrai, tout de même qu’on se trouve malade de l’histoire qu’on ne fait pas, qu’on peut l’être d’une langue : en souffrir le manque, alors même qu’on la pratique et que l’on croit la fréquenter sans problèmes. Il me semble que c’est la situation de toute langue de compromis ».14

Le créole lui-même n’est pas une langue unique, et cela non seulement à cause de la variété des créoles francophones dans la Caraïbe, mais surtout en raison d’une différence plus importante encore, établie par Glissant dans Le Quatrième siècle,15 entre le créole de l’habitation, « un idiome pratiqué sans aucune autre visée que la complaisance, l’aliénation ou l’acceptation », et le créole du marronnage, « une langue liée à la révolte de l’esclave » et qui est « une langue du faire (rituel ou religieux), du dire (mythique), de l’être cadastrant un monde (les mornes) ».16 Il me semble pourtant qu’on pourrait lire dans l’incompréhensibilité du créole non seulement une forme de résistance, mais aussi la possibilité d’un espace d’existence. Glissant écrit dans Le Discours antillais :

Dans le débit du parler créole, on retrouve la hachure même du rythme tambouré. Ce n’est pas la structure sémantique de la phrase qui aide à scander la parole, c’est la respiration du locuteur qui commande cette scansion : attitude et mesure poétiques par excellence. Ainsi le sens de la phrase est parfois comme dérobé dans ce non-sens accéléré où cahotent les sons. Mais ce non-sens charroie le sens véritable, qui est soustrait à l’oreille du maître.17

L’esclave trouve dans cette capacité à se « soustraire à l’oreille du maître » non seulement la possibilité d’une parole, mais aussi la possibilité d’une existence qui n’est pas imposée par le maître. En même temps, cette langue qui n’appartient qu’à lui ne lui appartient pas vraiment - d’une part car personne ne peut revendiquer la possession ni l’origine du créole, langue hybride et errante, et d’autre part à cause de cette « “aliénation originaire” qui institue toute langue en langue de l’autre : l’impossible propriété d’une langue » dont parle Jacques Derrida.18

L’identité de cette langue ne devrait donc pas se transformer en identitéracine mais est une identité-relation à part entière. C’est pour cette raison que Glissant souligne plusieurs fois ce besoin d’éviter de se renfermer dans des positions de défense monolingues, sectaires, qui ont caractérisé la position des langues dominantes dans l’histoire coloniale, mais qui risquent de caractériser aussi les efforts de défense des langues composites :

Certains défenseurs du créole sont complètement fermés à cette problématique. Ils veulent défendre le créole de manière monolingue, à la manière de ceux qui les ont opprimés linguistiquement. Ils héritent de ce monolinguisme sectaire et ils défendent leur langue à mon avis d’une mauvaise manière. Ma position sur la question est qu’on ne sauvera pas une langue dans un pays en laissant tomber les autres.19

Voilà pourquoi le créole peut s’ouvrir davantage à une rencontre féconde avec le français et les autres langues qui habitent l’espace caribéen, pour permettre un bouleversement de l’une et des autres, en profitant d’une conscience de sa fragmentation et de sa complexité. Le rôle du créole a été ainsi dans l’histoire de l’écriture antillaise une façon d’obliger le français à exprimer un langage antillais.20 La Relation remplace le dualisme, comme Glissant le montrait déjà en disant dans L’Intention poétique : « Je ne récuse pas, j’établis corrélation ».21

De plus, selon Glissant, « toute langue est à l’origine une langue créole »22 et « toutes les langues sont régionales »,23 « toutes les langues sont créoles ».24 En effet, toute langue est née de la rencontre, du choc, et a connu un processus de créolisation, et aucune langue n’est l’expression d’un Lieu. Cependant, sans que cela semble un paradoxe, « les langues créoles sont encore plus créoles que les autres »,25 comme le dit Mathieu dans Tout-monde. C’est-à-dire que le créole, comme les autres langues composites et caractérisées dans leur espace par une diglossie qui menace leur légitimité, connaît mieux que les autres cette sensation d’instabilité qui est à la base de sa richesse et de son « tourment », dans l’acception positive d’une conscience de l’importance de la rencontre avec d’autres langues qui ne se transforme pas en une forme de domination.

« Choc », « tourment », mais aussi « éclat », « cri », « fracas », « délire », « violence » : les termes utilisés par Glissant pour définir la naissance et l’évolution des langues nous renvoient très souvent à un registre « violent ». Ce choix sémantique nous parle d’une genèse qui n’est pas harmonieuse, mais qui peut néanmoins donner lieu à une rencontre véritable et à un mutuel enrichissement, tout comme la créolisation dont l’origine extrêmement violente a produit des résultats inattendus et inédits. Alessandro Corio écrit que : « la conquête progressive d’une voix, d’une nouvelle langue, le passage du cri à la parole ne peut se faire à partir de zéro, mais il doit nécessairement traverser le rapport conflictuel avec la langue de l’Autre, il doit effectuer, en somme, un détour ».26 Le conflit et le détour deviennent ainsi des forces créatrices qui, à travers la rencontre, nous amènent à la naissance d’une parole nouvelle.

Une des conséquences de cette rencontre avec la langue des autres - plutôt que de l’Autre - dans l’espace de la Caraïbe est l’intuition de l’existence d’un langage caribéen qu’on perçoit dans l’œuvre de Glissant. Un langage qui « fraye » à travers les langues de l’archipel et qui « court à travers les langues de la Caraïbe, anglaise, créole, espagnole ou française, qu’elle soit de Carpentier, de Walcott ou des écrivains francophones de la Martinique, de la Guadeloupe ou de Haïti ».27

Il faut souligner que les barrières linguistiques qui fragmentent l’archipel sont souvent très difficiles à surmonter, et qu’elles demeurent pour des raisons qui sont à la fois culturelles, politiques et littéraires. Cela produit une situation dans laquelle les littératures des îles se rapprochent souvent plus des littératures écrites dans la langue de leurs colonisateurs respectifs, que de celles des autres îles de l’archipel. Cependant, l’intuition de Glissant trouve des correspondances dans les propos d’autres grands auteurs de la Caraïbe francophone, hispanophone et anglophone.

Il suffit de citer ceux dont il parle dans la citation plus haut. Alejo Carpentier avait dit à Glissant avant sa mort : « Nous autres Caraïbéens nous écrivons en quatre ou cinq langues différentes mais nous avons le même langage »28 et Derek Walcott a toujours cité l’importance des autres langues des îles sur son écriture. Comme il l’a dit à Maria Cristina Fumagalli lors d’un entretien :

In the Caribbean we are all lucky as writers, because we are in a context in which so many languages are available to the writer. I have had access as a St. Lucian writer to Barbadian dialect or Jamaican dialect (or language, if you wish to call it that). But certainly, my melody and rhythm also come from French, and from Spanish, and from other languages that are in the Caribbean which I have access to.29

Il s’agit d’une proximité qui n’est pas seulement linguistique, mais aussi théorique, comme le démontre le fait qu’Edward Kamau Brathwaite cite directement Glissant comme source d’inspiration pour la création du concept de « nation language ».30

Le paysage linguistique de la Caraïbe nous offre ainsi un exemple d’un « archipel linguistique » qui permet une interaction et une communication constante, ainsi qu’une Relation authentique dans laquelle chaque langue nourrit les autres.

La Diversité des langues

À partir d’Introduction à une poétique du Divers (1995), Glissant nous propose une vision inédite des relations entre les langues qu’on pourrait identifier sous l’étiquette de « multilinguisme », mais dans une acception très différente de celle qui est habituellement attribuée à ce terme dans la linguistique. Il ne s’agit pas d’une connaissance de plusieurs langues mais plutôt, comme l’écrit Fonkoua, du « signe d’une décentralisation, d’une différence, d’une “dispersion”, d’une diversité (au sens de la Verschiedenheit de Humboldt), des pratiques linguistiques ».31 Il s’agit d’une co-présence des langues propre à toute écriture ou, mieux, de « la présence des langues du monde dans la pratique de la sienne ».32

L’écrivain, plus encore que tout autre locuteur, doit percevoir ces présences « autres » dans son écriture. Il ne s’agit pas d’utiliser les autres langues de façon « exotique », en ajoutant simplement des termes étrangers, des « créolismes », mais plutôt de donner libre cours à l’« hétérolinguisme » de toute écriture. Glissant explique le processus en ces termes :

Mais écrire en présence de toutes les langues du monde ne veut pas dire connaître toutes les langues du monde. Ça veut dire que dans le contexte actuel des littératures et du rapport de la poétique au chaos-monde, je ne peux plus écrire de manière monolingue. C’est-à-dire que ma langue, je la déporte et la bouscule non pas dans des synthèses, mais dans des ouvertures linguistiques qui me permettent de concevoir les rapports des langues entre elles aujourd’hui sur la surface de la terre.33

L’écrivain intègre cette présence-absence de toute autre langue dans la pratique de la sienne, à travers des opérations de détour qui amènent à la rencontre d’autres structures linguistiques. Dans l’« imaginaire des langues », tout acte de parole se fait ainsi non seulement « en présence de toutes les langues du monde »,34 mais aussi dans une « prescience » des autres langues :

C’est plutôt la manière même de parler sa propre langue, de la parler de manière fermée ou ouverte ; de la parler dans l’ignorance de la présence des autres langues ou dans la prescience que les autres langues existent et qu’elles nous influencent même sans qu’on le sache. Ce n’est pas une question de science, de connaissance des langues, c’est une question d’imaginaire des langues. Et, par conséquent, ce n’est pas une question de juxtaposition des langues.35

Pour pousser encore plus loin ce que Glissant écrit au début de Soleil de la conscience, « il n’y aura plus de culture sans toutes les cultures »,36 il faudrait alors dire qu’il n’y aura plus de langue sans toutes les langues. Dans une vision de ce type, il s’agit d’aller au-delà de l’idée même de compréhension. Non seulement parce que le multilinguisme que Glissant évoque n’est pas celui du polyglotte, car il « n’est pas quantitatif »,37 mais surtout parce que la compréhension n’est pas en soi nécessaire.

Le concept d’« opacité », central dans l’œuvre de Glissant, nous renvoie à une non-compréhension qui stimule la communication au lieu de l’interrompre, car elle préserve une identité de la dispersion et donne ainsi vie à la possibilité d’un échange véritablement fructueux. Comme le poète le dit dans L’Intention poétique, ce qu’il faut « ce n’est en effet pas un langage de communication (abstrait, décharné, “universel” de la manière qu’on sait) mais par contre une communication possible (et, s’il se peut, régulière) entre des opacités mutuellement libérées, des différences, des langages ».38 Non seulement « l’opacité permet l’expression du non-dit, du refoulé »,39 mais elle devient l’espace d’une nouvelle communication. Comme l’a écrit Marie-José Hoyet : « La multiplicité des langues n’est pas un obstacle à la compréhension car les relations entre les langues sont faites d’intuition, et l’opacité conduit au développement de nouvelles facultés chez l’homme ».40 Une langue opaque est une langue qui ne permet pas une « com-préhension » dans son acception violente, mais qui pose au contraire les bases de la possibilité d’un véritable dialogue profond entre des personnes qui se reconnaissent comme différentes sans qu’il leur soit impossible de communiquer.

La constitution d’un « archipel linguistique » permet à chaque langue d’interagir avec les autres, de vivre ensemble et de se défendre les unes les autres contre la mort certaine due à l’isolement. Seule une forme de « solidarité » entre toutes les langues du monde peut préserver les possibilités de l’imaginaire que le Tout-monde nous offre. Cela ne peut qu’amener à une différente compréhension de la langue elle-même. Non seulement cela nous pousse à dépasser l’idée même d’une prétendue pureté de la langue, ainsi que de la relation directe entre langue, état et identité nationale qui a été au cœur de l’histoire de la langue française et de la France ; cela nous pousse même à arrêter de penser à la langue en tant que Langue unique, et en même temps à toute dichotomie linguistique. Comme il est impossible de parler de centre et de périphérie, il conviendrait de ne plus parler de « langue dominante » et « langue dominée » pour aller vers le refus de toute relation hiérarchique, dans le contexte colonial et postcolonial comme ailleurs.

Aucune langue n’est seule dans le monde et ne peut être considérée comme « immuable et résistant à la contamination »,41 mais toute langue est liée à l’existence des autres et à son bien-être. Ce qui fait la fortune d’une langue plutôt que des autres, c’est justement sa capacité à prolonger son propre imaginaire en le nourrissant des imaginaires d’autres langues qui la traversent ou la « frayent ». Comme Moretti nous l’a déjà dit à propos des genres littéraires, l’hybridité est un atout fondamental pour survivre dans tout monde en évolution constante :

Tout comme chez Darwin, le sort de ces formes était décidé par leur « pureté » respective : plus elles restaient fidèles à une structure originale rigide, je veux dire, plus leur survie était difficile. Et vice versa, bien sûr : plus une forme était capable de ductilité et de compromis, mieux elle était capable de manœuvrer dans le maelström non synthétique de l’histoire moderne. Et la forme la plus bâtarde de toutes est devenue le genre dominant de la fiction occidentale.42

Il serait bien évidemment déroutant d’appliquer directement le système darwinien à la pensée de Glissant, mais ce qu’il faut garder de cette comparaison, c’est qu’une langue « pure » - s’il y en avait - aurait plus de mal à résister et évoluer qu’une langue déjà structurellement prête à accepter le changement et la transformation qui en découle, tout comme une espèce moins adaptée au changement a moins de chances de survivre et d’évoluer.

La vitalité d’une langue est ainsi liée à sa « traversabilité », à la capacité d’attraire et d’accepter les détours, les remuages, les secousses introduites par d’autres langues, à travers la rencontre de structures linguistiques différentes qui conduisent à une véritable influence mutuelle. Dans un tel paysage linguistique, les langues composites jouent un rôle fondamental, car leur fragilité les a historiquement obligées à s’ouvrir aux autres langues et à une réflexion active sur les possibilités offertes par chaque langue dans la création de son propre imaginaire.

Une langue-monde

Vivre et écrire « en présence de toutes les langues du monde » qui s’influencent et se nourrissent les unes les autres signifie contribuer à refouler la menace de la standardisation et de la disparition des imaginaires, tout en attribuant à la langue un rôle de protagoniste actif dans la création d’une réalité nouvelle. Glissant se dirige vers une « langue-archipel »43 qui se forme dans le dialogue avec les langues, avec les imaginaires. Une langue qui n’est plus seulement un moyen pour représenter le réel, mais aussi un instrument fondamental de sa nouvelle création.

Dans Tout-monde, cette ouverture se transforme en une « surabondance chaotique de toutes sortes de langues qui sont à disposition de chacun », à travers laquelle, selon Britton, « les Antillais qui auparavant avaient à peine accès à une seule langue, sont maintenant à même de “surfer”, avec grande exubérance, sur tout une variété de langues différentes ».44 On peut lire cette nouvelle attitude dans plusieurs passages du roman :

Alors encore vous entendez ces langages du monde qui se rencontrent sur la vague le mont, toutes ces langues qui fracassent l’une dans l’autre comme ces crêtes de vagues en furie, et vous entreprenez, tout un chacun applaudit, de bondir d’une langue dans l’autre, ça fait de grosses dévirades d’imprévu, puis vous coulez dans ce mystère des mots et voilà que vous quittez la débandade et vous défilez comme une rivière à sec dans le secret de son partage de rivière.45

Cette rencontre décrite par Glissant ne peut qu’amener à une langue éternellement inachevée, sans limite et inclassable, parce qu’elle est constamment recréée par ses rencontres avec les langages individuels, les imaginaires et le temps, qui changent les langues comme elles changent les communautés qui les parlent. Fonkoua parle à ce propos d’une « parole-monde », qu’il définit comme une « parole de la non-totalité » qui « reste de l’ordre de l’inachevé et de l’inachèvement ».46

Cette vision nous invite aussi à renoncer à l’unité de toute langue, ou mieux, à repenser cette unité en tant qu’« unité-diversité ».47 Comme l’écrit Britton, elle est « absolument inconciliable avec la conception orthodoxe d’une langue comme étant une structure distincte et close, définie dans sa totalité par un nombre limité des règles grammaticales » et va plutôt dans la direction d’une « conception radicalement nouvelle de la structure linguistique : repensée, non plus comme un système unitaire qui ne se tient que par les relations nécessaires entre tous ses éléments, mais comme un phénomène beaucoup plus souple et relâché qui permet que ses composantes soient substituées par d’autres, venant d’un autre système ».48 La langue perd son unité indissoluble pour se reconstruire de façon plus complexe, moins facilement identifiable. Elle devient errante, une « langue-errance » qui opère par des « stratégies de détour, de contestation et de création »49 pour échapper à toute imposition linguistique et langagière. Et dans cette errance le langage lui-même devient « un voyage » dont les langues constituent « les étapes ».50

Ce que Daniel Aranjo définit comme le « nouvel état de la langue » chez Glissant ne peut pas être compris simplement comme un mélange de langues « décentré[e]s par rapport à Jean Racine et à Paris », ni comme une sorte de « globish » qui réduirait la diversité des langues plutôt que l’enrichir, mais doit aller dans la direction d’un « au-delà de la langue ».51 C’est encore une fois le langage qui nous permet d’aller au-delà de la langue et des langues, et c’est dans Introduction à une poétique du Divers que Glissant l’exprime le plus clairement, quand il dit à Lise Gauvin :

Les langues s’appauvrissent. Mon espoir est que cette espèce de fragrance, de variances, d’infinie multiplicité des contacts, des conflits des langues, donnera naissance à un nouvel imaginaire de la parole humaine qui peut-être transcendera les langues. Je ne veux pas être prophète, mais je pense qu’un jour la sensibilité humaine tendra vers des langages qui dépasseront les langues, qui intégreront toutes sortes de dimensions, de formes, de silences, de représentations, qui seront autant de nouveaux éléments de langue.52

Il faudrait ainsi joindre et résumer les directions proposées par Gauvin et Fonkoua, qui nous parlent respectivement de « Tout-langue » et « parole-monde » pour parler plutôt d’une « Langue-monde », qui devient un espace d’interaction des langues qui permet aux langages de se former.

Cette langue va à l’encontre du concept de langue nationale, dont on a découvert les dangers au siècle dernier, ainsi que de toute perception de la langue en tant que système inamovible, comme structure fermée et immuable. Elle procède plutôt d’une compréhension de la langue en tant que forme constamment déformée et détournée par les langages qui l’habitent, transnationaux et translinguistiques, tout en restant individuels et personnels. Le besoin d’une langue véhiculaire disparaît entièrement, car tout langage se fait véhicule d’une individualité qui rencontre les autres, qui s’ouvre avec sa parole à la Relation.

Au contraire de toute langue perçue comme territoire à protéger des attaques et des invasions externes, la « langue-monde » s’ouvre aux détours, au choc, aux « assauts, impertinences, vertiges et dérives de ceux qui ont su transformer leur tourment de langage en imaginaire des langues »53 et elle reste un processus plutôt qu’un produit fini, à jamais inachevée parce qu’éternellement à faire et refaire. C’est seulement une langue de ce type, nourrie de tous les langages et de tous les imaginaires, qui pourra nous ouvrir de nouvelles routes de découverte du Tout-monde.

Édouard Glissant, Malemort (Paris: Seuil, 1975), p. 17.

Lise Gauvin, « L’Imaginaire des langues : tracées d’une poétique », dans Poétiques d’Édouard Glissant. Actes du colloque international « Poétiques d’Édouard Glissant », Paris-Sorbonne, 11-13 mars 1998, dir. par Jacques Chevrier (Paris: Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 1999), pp. 275-84 (p. 275).

Gauvin, « L’Imaginaire des langues », p. 275.

Celia Britton, « Langues et langages dans le Tout-monde », dans Autour d’Édouard Glissant : lectures, épreuves, extensions d’une poétique de la Relation, dir. par Samia Kassab-Charfi, Sonia Zlitni-Fitouri avec la collaboration de Loïc Céry (Pessac-Carthage: Presses Universitaires de Bordeaux-Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts Beït Al-Hikma, 2008), pp. 235-245 (p. 235).

Patrick Chamoiseau a admis à plusieurs reprises l’influence de l’écriture de Glissant sur son écriture, et Glissant mentionne dans Introduction à une poétique du Divers des « poètes créolophones » qui le remercient d’avoir pris la liberté de « dérespecter » la langue française, donnant ainsi lieu à des possibilités nouvelles pour leur écriture en créole. Voir : Édouard Glissant, Introduction à une poétique du Divers (Paris: Gallimard, 1996 [1995]), p. 52 ; Luigia Pattano, « Entretien avec Patrick Chamoiseau », Mondes francophones, 5 janvier 2011 (septembre 2011), >http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/09/Entretien_avec_Patrick_Chamoiseau_version_PDF.pdf> [consulté le 28 mars 2021].

Romuald Fonkoua, Édouard Glissant : Essai sur une mesure du monde au XXe siècle (Paris: Honoré Champion, 2002), p. 234.

Fonkoua, Édouard Glissant, p. 234.

Édouard Glissant, Le Discours antillais (Paris: Gallimard, 1997 [1981]), p. 403.

Glissant, Le Discours antillais, p. 401.

Glissant, Le Discours antillais, pp. 402-03.

Glissant, Introduction à une poétique du Divers, p. 45.

Glissant, Introduction à une poétique du Divers, p. 45.

Édouard Glissant, L’Intention poétique. Poétique II (Paris: Gallimard, 1997 [1969]), p. 44.

Glissant, Le Discours antillais, pp. 618-19.

Édouard Glissant, Le Quatrième siècle (Paris: Seuil, 1964).

Fonkoua, Édouard Glissant, p. 235.

Glissant, Le Discours antillais, p. 407.

Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre (Paris: Galilée, 1996), p. 121.

Édouard Glissant dans Lise Gauvin, « L’imaginaire des langues : Entretien avec Édouard Glissant », Études françaises, 28.2-3 (automne-hiver 1992-1993), L’Amérique entre les langues, pp. 11-22 (pp. 12-13).

Voir sur ce point : Giuseppe Sofo, « “Ce chatoiement linguistique” : Les grands auteurs martiniquais entre langue française et langue créole », Altre modernità, 22 (2019), pp. 55-75.

Glissant, L’Intention poétique, p. 42.

Glissant, Introduction à une poétique du Divers, p. 21.

Glissant, Introduction à une poétique du Divers, p. 123.

Édouard Glissant, Tout-monde (Paris: Gallimard, 1993), p. 58.

Glissant, Tout-monde, p. 58.

Alessandro Corio, « “Une nécessité fulgurante d’intervention” : Delirio verbale, imitazione ironica e linguaggio a venire in Malemort di Édouard Glissant », Francofonia, 56 (2009), 17-36 (pp. 34-35). En italien : « La conquista progressiva di una voce, di un linguaggio nuovo, il passaggio dal grido alla parola non può avvenire dal nulla, ma deve per forza attraversare la relazione conflittuale col linguaggio dell’Altro, deve svolgere, insomma, un détour ». Toute traduction de l’italien vers le français est mienne.

Glissant, Introduction à une poétique du Divers, p. 43.

Alejo Carpentier, cité par Édouard Glissant, Introduction à une poétique du Divers, p. 43.

Derek Walcott, « Appendix II: Permanent Immediacy: A Conversation about Dante with Derek Walcott », dans The Flight of the Vernacular. Seamus Heaney, Derek Walcott and the Impress of Dante, dir. par Maria Cristina Fumagalli (Amsterdam; New York: Rodopi, 2001), pp. 275-82 (p. 279).

Edward Kamau Brathwaite, History of the Voice: The Development of Nation Language in Anglophone Caribbean Poetry (London: New Beacon Books, 1984).

Fonkoua, Édouard Glissant, p. 237.

Glissant, Introduction à une poétique du Divers, p. 51.

Glissant, Introduction à une poétique du Divers, p. 40.

Glissant, Introduction à une poétique du Divers, p. 39.

Glissant, Introduction à une poétique du Divers, pp. 122-123.

Édouard Glissant, Soleil de la conscience : Poétique I (Paris: Gallimard, 1997 [1956]), pp. 12-13. Voir sur ce point : Lise Gauvin, La Fabrique de la langue : de François Rabelais à Réjean Ducharme (Paris: Seuil, 2004), p. 280.

Édouard Glissant, Traité du Tout-monde : Poétique IV (Paris: Gallimard, 1997), p. 26.

Glissant, L’Intention poétique, p. 50.

Daniel Aranjo, « L’opacité chez Édouard Glissant ou la poétique de la souche », dans Horizons d’Édouard Glissant. Actes du colloque international organisé par le Centre de Recherches sur la Poésie contemporaine de l’Université de Pau et le Département de Français de l’Université de Porto, dir. par Yves-Alain Favre et Antonio Ferreira de Brito (Pau: J&D Editions, 1990), p. 107.

Marie-José Hoyet, « Introduzione », dans Édouard Glissant, Tutto-mondo (Rome: Edizioni Lavoro, 2007), pp. i-xxv (p. xii). En italien : « La molteplicità delle lingue non è un ostacolo alla comprensione perché i rapporti tra le lingue sono fatti di intuizione, e l’opacità porta a sviluppare nuove facoltà nell’uomo d’oggi ».

Antonio Gurrieri, Lingua e parola: La poetica di Édouard Glissant (Rome: Aracne, 2020), p. 26. En italien : « Immutabili e refrattarie alle contaminazioni ».

Franco Moretti, Il romanzo di formazione (Turin: Einaudi, 1999), p. 11. En italien: « Proprio come in Darwin, il destino di queste forme fu deciso dalla rispettiva “purezza”: quanto più rimasero fedeli a un rigido impianto originario, voglio dire, tanto più difficile la loro sopravvivenza. E viceversa, naturalmente: quanto più una forma fu capace di duttilità e compromesso, tanto meglio poté destreggiarsi nel maelstrom privo di sintesi della storia moderna. E la forma più di tutte bastarda divenne il genere dominante della narrativa occidentale ».

Gauvin, « L’Imaginaire des langues : tracées d’une poétique », p. 280.

Britton, « Langues et langages dans le Tout-monde », p. 236.

Glissant, Tout-monde, p. 20.

Fonkoua, Édouard Glissant, p. 250.

Glissant, Introduction à une poétique du Divers, p. 12.

Britton, « Langues et langages dans le Tout-monde », pp. 240-41.

Gauvin, « L’Imaginaire des langues : tracées d’une poétique », p. 279.

Glissant, Tout-monde, p. 267.

Aranjo, « L’opacité chez Édouard Glissant ou la poétique de la souche », p. 111.

Glissant, Introduction à une poétique du Divers, p. 127.

Gauvin, La Fabrique de la langue, p. 335.


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Sofo, Giuseppe